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No Mercy / No Malice · paru le 31 mai 2024 · 12 min

Agency

Auteur Scott Galloway
Scott Galloway sur un concept central de la culture américaine, 'Agency' : la capacité d'agir et, par ses actes, de façonner son avenir. Il y démonte l'usage des statistiques — « vous êtes un point de données, pas l'ensemble » —, s'en prend aux deux camps politiques américains qui cultivent chacun leur victimisation, puis bifurque vers ce qu'il aurait voulu savoir à vingt-deux ans sur les relations. Dix minutes, ton direct, et une fin sur la brièveté de tout ceci.
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Scott Galloway, professeur de marketing à la Stern School de New York University, publie sous le titre No Mercy / No Malice une lettre hebdomadaire. Celle-ci est écrite comme un discours de remise de diplômes. Elle porte sur ce qu'il nomme l'agentivité — agency —, sur l'écart entre ce que disent les données et ce que raconte le discours ambiant, et se termine sur quatre conseils qu'il aurait voulu recevoir à sa sortie de l'université.

1. Le point de départ : un écart entre les données et le récit

Le constat. L'Amérique, et l'alliance occidentale qu'elle dirige, est dysfonctionnelle — mais moins, écrit-il, que n'importe quelle autre société. Il attribue cela à un alliage d'individualisme, de droits, d'éducation, d'innovation, de capital, de diversité, d'esprit d'entreprise et de générosité, que l'on trouve ailleurs mais pas à cette concentration.

La fissure. Il dit passer beaucoup de temps à digérer des données d'un côté, des médias de l'autre, et constater un écart entre les deux. Les données livrent selon lui une vérité froide mais réconfortante : la main que l'on vous a distribuée est meilleure qu'on ne vous l'a dit.

Les chemins existent, écrit-il — vers la prospérité, vers l'amour, vers le sens — dans une économie, une société et une culture imparfaites. La collectivité a le devoir de les garder larges et éclairés ; mais il faut les emprunter soi-même. Une grande partie de l'avenir échappe à chacun ; pour un diplômé d'une université américaine, la part qui reste sous contrôle est plus grande que pour presque n'importe qui d'autre.

2. Ce qu'il entend par agentivité

L'agentivité, écrit-il, est la capacité de poser les actes de son choix et, par ces actes, de façonner son avenir et le monde où l'on vit. Plus encore : c'est la reconnaissance qu'on a le pouvoir de le faire.

  • Elle est un aspect fondamental de l'autonomie et de l'identité humaines.
  • Ceux qui se perçoivent comme agents sont plus motivés, plus capables, plus résilients.
  • Une société d'immigrants dispose selon lui d'un patrimoine favorable : des gens dont l'histoire familiale associe la prise de risque et le passage à l'acte à de meilleurs résultats.
  • Comme père, il se donne pour tâche d'aider ses fils à relier leurs actes, bons et mauvais, à leurs conséquences.

3. Vous n'êtes pas votre cohorte

Il moque le fétichisme statistique des commentateurs et des responsables politiques, en inventant des exemples parodiques sur la consommation de yaourt ou l'usage des cartes bancaires, et reconnaît passer lui-même une bonne part de sa vie professionnelle à produire de telles généralisations, souvent peu encourageantes.

Mais, écrit-il, vous êtes un point de données, pas l'ensemble. On n'est pas condamné à être la moyenne de ses pairs, la médiane de sa race ou la moyenne de son genre. Dans la masse agrégée par les statisticiens, chacun est sur plusieurs dimensions une valeur aberrante, et l'éventail de ses résultats possibles reste invisible à l'œil du statisticien. Sa formule : les statistiques sont des observations, pas des conclusions.

4. Le gâteau est mal partagé, mais il grossit

L'inégalité, telle qu'il la décrit sans l'excuser. La fortune de Jeff Bezos, deux cents milliards de dollars, vaut cent mille fois le patrimoine d'un cardiologue médian, deux millions. Bezos est un entrepreneur brillant, écrit-il, mais pas cent mille fois plus qu'un médecin qui tient littéralement des vies entre ses mains. Et la valeur d'Amazon repose sur un million et demi de salariés, dont une poignée seulement atteint le dix-millième de sa fortune.

Le volcan de prospérité. L'économie américaine produit vingt-sept mille milliards de dollars par an, et davantage chaque année.

IndicateurCe qu'il avance
Ménages millionnairesMoins de 10 millions en 2019, 16 millions en 2022 — soit 60 % de plus en trois ans
Origine de cette fortunePrincipalement bâtie par ceux qui la détiennent : seuls 21 % des millionnaires américains ont reçu un héritage, la même proportion que l'ensemble de la population
Millennials600 000 ménages millionnaires ; le millennial moyen a 30 % de patrimoine en moins qu'un baby-boomer au même âge, mais les 10 % du haut en ont 20 % de plus

Sa conclusion sur ce point est explicitement inconfortable : l'inégalité de revenus est démesurée, et c'est un mal ; la seule éclaircie est que la balance penche du côté de ceux qui font preuve d'agentivité. Il ajoute que si cette phrase sonne comme un maquillage, le lecteur a raison de s'en méfier — mais qu'il reste beaucoup de prospérité à prendre.

5. Les cultures qui étouffent l'agentivité

Il rapporte une remarque de son coanimateur Ed Elson sur le Royaume-Uni, où celui-ci a grandi. Son école donnait deux notes, une pour la qualité du travail et une pour l'effort. Officiellement, la meilleure note consistait à exceller aux deux. Mais la culture récompensait autre chose : la vraie meilleure note allait à l'élève ayant la note la plus haute en qualité et la plus basse en effort. Le succès doit paraître accidentel ; l'effort est inélégant. Il voit dans Boris Johnson l'incarnation de cette culture — un homme d'une intelligence certaine, entièrement dévoué au non-effort, jusque dans une apparence de négligé soigneusement entretenue.

Qui profite d'une culture qui décourage l'agentivité ? Les sortants, ceux qui ont déjà la fortune. L'agentivité, c'est le renouvellement, l'essence même de la mobilité sociale. Les systèmes de castes, écrit-il, ont pour fonction de soulager du stress existentiel — car l'agentivité a une face sombre : croire qu'on peut tout accomplir souffle implicitement que si l'on n'y parvient pas, c'est de sa faute.

L'immigration. Il y voit la preuve empirique de l'attrait américain : des millions de gens traversent des continents pour cela. Il soutient que l'immigration illégale a bénéficié aux États-Unis, les sans-papiers occupant les emplois pénibles à des salaires modestes, payant des impôts et consommant moins de ressources. Personne, écrit-il, ne traverse des jungles et des fleuves pour une allocation ; ses propres parents ont traversé l'Atlantique en paquebot pour la même raison. Il ajoute que des frontières ouvertes seraient inacceptables et constitueraient une menace, mais réclame une conversation lucide sur les quarante ans pendant lesquels le pays a fermé les yeux — l'indice qu'il donne étant : l'argent.

6. Ce que l'Amérique offre concrètement

  • Le financement : deux cent soixante milliards de dollars de capital-risque l'an dernier, cinquante milliards de prêts garantis aux petites entreprises.
  • Le vivier : près de soixante mille nouveaux docteurs par an, cent vingt mille diplômés de MBA.
  • Le résultat : 5,5 millions de créations d'entreprise déclarées en 2023, un record, chiffre qui a presque doublé en huit ans.

Il résume sa comparaison entre les États-Unis et le Royaume-Uni, où il vit, par une image : certains ont trouvé que c'était une bonne idée de tout laisser derrière eux et de monter dans un bateau, d'autres ont trouvé l'idée stupide et sont restés. Deux siècles plus tard, les Américains ont 25 % de chances de plus de créer une entreprise, avec cinq fois plus de capital-risque disponible.

La portée sans intermédiaire. Qui a quelque chose à dire et une manière convaincante de le dire peut atteindre des centaines de millions de personnes sans gardien ni sponsor. En 2012, Jimmy Donaldson avait treize ans et une chaîne YouTube ; aujourd'hui, à vingt-six ans, MrBeast dispose d'un budget de production de quarante-huit millions de dollars et génère sept cents millions de revenus annuels. Il cite dans le même mouvement Greta Thunberg, Liza Koshy, X González et Charli D'Amelio.

Le contraste avec l'ancien monde. Avant de devenir « l'homme le plus digne de confiance d'Amérique », Walter Cronkite a dirigé le journal de son lycée, travaillé au journal de son université, commenté du baseball à la radio deux ans, couvert la Seconde Guerre mondiale près de dix ans depuis l'Europe, puis animé pendant une décennie diverses émissions avant d'obtenir la présentation du journal de CBS en 1962, à cinquante-deux ans. Samuel L. Jackson a joué seize ans off-Broadway avant que Spike Lee ne lui confie de petits rôles, puis six années encore avant que Pulp Fiction n'en fasse une vedette, à quarante-six ans. On peut aujourd'hui aller plus loin et plus vite qu'à aucune autre époque — jusqu'à demain. La mauvaise nouvelle, ajoute-t-il, est que la concurrence augmente et que les gains se concentrent sur les gagnants.

Une précision qu'il tient à faire. L'agentivité n'est pas l'individualisme. On l'exerce chaque fois qu'on fait un choix qui façonne sa vie : se marier, demander plus de responsabilités, faire du bénévolat, verser cent dollars par mois sur un plan d'épargne. Utiliser les réseaux sociaux pour relier des gens et partager des idées peut en relever ; faire défiler TikTok toute la soirée, non. Les stoïciens enseignaient de se concentrer sur ce qui dépend de nous ; l'agentivité consiste à embrasser ce périmètre et à l'élargir.

7. Une politique de la passivité

L'Amérique récompense l'agentivité, écrit-il, mais sa politique traverse une crise de passivité.

À droite. Le conservatisme a longtemps servi de rempart de la responsabilité individuelle face aux tendances assistantielles de la gauche. Le parti républicain actuel a selon lui adopté la marque du statut de victime : ses dirigeants ont compris que le meilleur moyen d'être entendu est de se dire censuré. Il relève l'incohérence — le chef du parti possède son propre réseau social, le protecteur autoproclamé de la liberté d'expression en possède un autre, et les patrons de la tech les plus riches et les plus puissants se retrouvent dans leur victimisation.

À gauche. Cataloguer et ressasser chaque tort historique ignore les progrès accomplis et, pire, prive les jeunes de leur agentivité, en laissant croire à trop d'entre eux que leur sort est scellé.

Le mécanisme. Dire à des gens dès leur plus jeune âge qu'ils sont condamnés étouffe leur confiance et augmente la probabilité qu'ils n'essaient pas. Agentivité et démocratie vont de pair, et la première tâche du dirigeant autoritaire est de diminuer l'agentivité. Il ajoute que la désinformation entourant l'élection à venir ne visera pas tant à promouvoir un candidat qu'à saturer l'espace au point que les gens, dépassés, décident de rester chez eux — l'équipe Biden ayant elle-même déclaré que son vrai concurrent était le canapé.

8. Ce qu'il aurait voulu savoir : quatre conseils

Il écarte d'emblée le « trouve ta passion » des discours de remise de diplômes, qu'il qualifie de foutaise, et dit que son bien-être dépend bien plus de ses relations que de sa carrière. Sa plus grande erreur, écrit-il, a été de ne pas voir qu'il avait le pouvoir de protéger, réparer et améliorer ses relations.

Ne pas tenir les comptes

Chaque fois qu'il s'est senti en déficit dans une relation — donnant plus qu'il ne recevait —, la frustration l'a conduit à y injecter déception et colère. Or chacun gonfle naturellement sa propre contribution et minore celle de l'autre, et une relation est un échange rarement en équilibre parfait. Décider quel ami, amant, fils ou collègue on veut être, et ranger le carnet de comptes. Plutôt que de revisiter sans cesse si son père a été présent pour lui, il se concentre désormais sur le fils qu'il veut être. Il trouve cela libérateur.

Remarquer

Le rôle dans une relation intime est d'être là, de témoigner de la vie de l'autre. De remarquer. Il faut parfois s'opposer ou proposer une solution, mais le plus souvent le travail consiste à remarquer : se soucier que la personne soit contrariée, écouter, éprouver de l'empathie, et lui montrer combien son bonheur compte. Il se décrit comme exceptionnellement rationnel — une force professionnelle, une faiblesse personnelle, parce qu'il croit toujours qu'il existe une série d'étapes pour tout réparer, alors que la meilleure solution est souvent d'écouter.

Pardonner et se surveiller

On a plus d'agentivité qu'on ne le croit, mais une vérité cruelle demeure : beaucoup de ce qui arrive échappe à notre contrôle. Sa meilleure décision, écrit-il, a été de naître dans la Californie des années soixante. Alors : essayer fort, et être bon. Quand les choses vont mal — chagrin d'amour, licenciement, mauvais placements, deuil —, se rappeler que des millions de gens ont vécu exactement la même chose et mené ensuite de belles vies. Inversement, après une promotion ou un succès, reconnaître que ce n'est pas entièrement de son fait, en être reconnaissant et réduire sa prise de risque : on n'est jamais plus exposé à une grosse erreur qu'après une grosse victoire, quand on se persuade que tout cela n'est dû qu'à soi.

Fini

« Ouah, la vie est passée si lentement », n'a jamais dit personne. Son superpouvoir, écrit-il sans ironie, est son athéisme : il croit qu'à un moment il regardera son fils dans les yeux en sachant que leur relation s'achève, et que c'est acceptable. Il cite Mae West — on ne vit qu'une fois, mais bien vécue, une fois suffit. Cette croyance en la fin lui a donné le courage de prendre des risques et d'ignorer les conventions qui empêchent de sortir du cadre ou d'exprimer ses émotions. Il raconte s'être ému la veille sur le plateau de Chris Wallace en évoquant les hommes qui l'ont guidé enfant, et avoir ressenti une bouffée de gêne — avant de conclure que cela n'a aucune importance, et qu'il trouvera du réconfort, sur son lit de mort, à avoir vécu à voix haute, quitte à avoir versé quelques larmes sur CNN.

En résumé

Nous sommes un acarien sur un caillou quelconque, autour d'une étoile ordinaire, dans l'un des deux cents milliards de systèmes solaires de milliards de galaxies : insignifiants et remarquables à la fois. Ressasser ses échecs, ne pas prendre de risques, ne pas aimer et ne pas remarquer la beauté environnante revient à ignorer une vérité universelle — tout et tous ceux qui nous préoccupent auront bientôt disparu. C'est notre instant. D'où sa dernière liste : être bon avec soi-même, aimer les autres, se pardonner, pardonner aux autres, créer de la joie partout où c'est possible. Le chagrin, la déception et le deuil seront les reçus de la joie et de l'agentivité que l'on aura forgées — et il les souhaite au lecteur, toutes.

Cette note est un résumé rédigé pour Anti Slop. Elle ne reproduit pas le contenu original et ne s’y substitue pas : elle invite à s’y reporter.