Jérôme Jaffré est politologue. David Abiker le reçoit dans la matinale de Radio Classique pour un entretien de onze minutes, à quelques mois de l'élection présidentielle et au lendemain du résultat de l'AfD en Saxe-Anhalt. L'échange part du bilan politique de Sébastien Lecornu à Matignon, passe par l'Allemagne, puis décrit l'état du paysage français.
Abiker ouvre sur une provocation : le grand mérite de ce Premier ministre serait d'avoir peu parlé.
Jaffré ne reprend pas la formule mais reconnaît l'habileté politique. Il relève d'abord un décalage : le gouvernement a été présenté comme un gouvernement de mission, alors que chacun ne se préoccupe que de la campagne — ce qui, dit-il, le met en valeur.
Il prend ensuite soin de distinguer deux choses qu'on confond : le bilan et la réussite politique. Il ne parle pas du bilan, précise-t-il — la France va-t-elle mieux, c'est une autre question. La réussite politique, elle, tient à un point :
Cette réduction porte, selon lui, sur l'hostilité au gouvernement et au pouvoir, « qui était la marque, il faut bien le dire, d'Emmanuel Macron et de ses gouvernements dans la période précédente ».
Il en tire une hypothèse sur l'avenir plutôt que sur le présent : ce qui se joue là est peut-être l'installation d'un personnage, non pas pour cette présidentielle-ci, mais pour les années à venir — surtout dans l'hypothèse d'une alternance complète, vers Marine Le Pen ou vers Jean-Luc Mélenchon.
Abiker enchaîne sur le résultat de l'AfD en Allemagne de l'Est et sur les réactions entendues en quarante-huit heures — les pro-nazis au pouvoir, la CDU dans l'impasse, Friedrich Merz sur la sellette, et les comparaisons avec la dynamique du Rassemblement national. Faut-il comparer ?
La comparaison est tentante, répond Jaffré, parce que la France et l'Allemagne ont désormais en même temps un parti d'extrême droite en tête — même s'il ne s'agit pas de la même extrême droite. En France, c'est le cas du Rassemblement national depuis les législatives de 2024 et dans les intentions de vote. En Allemagne, l'AfD ne s'est pas seulement imposée en Saxe-Anhalt : elle est maintenant en tête des intentions de vote au plan national.
Il mesure la portée de ce basculement :
Ce résultat dit autre chose, poursuit-il, et c'est là que se trouve la racine commune. Il en énumère trois éléments : l'insatisfaction profonde des électorats français et allemand ; la crainte d'un effondrement du modèle social et du système économique ; et la mise en cause des partis traditionnels.
Vient aussitôt la limite. Ce n'est pas le même système politique, et la différence est décisive.
En France, gagner la présidentielle, c'est gagner pratiquement tout, dès lors qu'on peut espérer une majorité derrière. « C'est donc presque sur un coup de dés qu'en France ça peut se faire. »
En Allemagne, le système est parlementaire. Même avec 30 % des voix aux élections législatives — ce que l'AfD espère aujourd'hui — ce n'est pas elle qui fait le gouvernement si les autres partis se coalisent pour l'en empêcher.
Second garde-fou à la comparaison : ce ne sont pas les mêmes idées. Jaffré va jusqu'à une formule qui déplace le curseur :
Il l'appuie sur le programme de l'AfD et sur ce que le fédéralisme allemand permet à un Land. Si l'AfD dirigeait la Saxe-Anhalt, dit-il, les programmes scolaires pourraient s'en trouver bouleversés, et les élèves séparés dans les écoles — les élèves handicapés et les élèves d'origine étrangère placés à part. « Inimaginable dans notre pays, bien sûr. »
Abiker en vient à la campagne française : a-t-elle réellement commencé ?
Jaffré répond qu'il y en a non pas une mais trois, simultanées.
La campagne tour de piste, d'abord — celle de ceux qui se faufilent pour profiter un peu de la lumière et essayer de s'installer. Il en désigne le moteur sans détour : « le jeu des chaînes d'info qui passent leur vie à inviter un tel et un tel, et la bête se nourrit en permanence ».
La campagne de départage, ensuite. Il s'agit de savoir qui l'emporte à l'intérieur de chaque camp — entre Édouard Philippe et Gabriel Attal, ou dans les jeux au sein du Parti socialiste. Il en donne le calendrier : la pré-campagne s'achève vers le 15 ou le 20 décembre, et la véritable campagne commence début janvier. Ce n'est pas un hasard, note-t-il, si François Hollande dit que c'est en décembre qu'il verra ce qu'il en est.
La véritable campagne, enfin. Un seul candidat l'a vraiment engagée : Jean-Luc Mélenchon, avec une puissance militante, une puissance numérique impressionnante et un travail de fond.
D'où un démarrage que Jaffré qualifie d'impressionnant dans les intentions de vote. Il le chiffre en le rapportant au cycle précédent :
| Jean-Luc Mélenchon | Intentions de vote |
|---|---|
| Aujourd'hui, à la même distance du scrutin | environ 15 % |
| À la même époque avant la présidentielle de 2022 | 8,5 % |
| Résultat obtenu au premier tour de 2022 | environ 22 % |
Mais il refuse d'en tirer une extrapolation, et le dit explicitement : il n'existe aucune loi qui ferait passer mécaniquement de 15 à 30 % comme on est passé de 8,5 à 22.
Abiker s'étonne de la structuration de La France insoumise, qui n'est pas un parti ancien. Jaffré concède un héritage, puis propose sa grille : l'opinion publique se structure aujourd'hui selon trois dimensions.
La sanction. C'est ce qui porte le Rassemblement national et installe Marine Le Pen si haut. Il donne les ordres de grandeur : on n'est pas loin des 35 % dans les intentions de vote, quand elle avait fait 23 % au premier tour de 2022, Éric Zemmour en réalisant 7 % à côté. Et il rappelle qu'aux législatives de 2024, le Rassemblement national et ses alliés étaient déjà à 34 % : « ce n'est pas aberrant comme score ». Le ressort est simple : « sanctionner une classe politique qui a échoué, c'est ce que pensent énormément de Français ».
La demande de radicalité. C'est ce qui porte La France insoumise, en particulier dans la jeunesse. Il en donne un exemple concret : l'adaptation au changement climatique, thème que Mélenchon a su installer dès la rentrée « alors qu'il me semble que les autres candidats sont là dans le silence ».
La continuation. C'est, pour tous les autres, la dimension dans laquelle ils se trouvent enfermés — alors même que les Français éprouvent un sentiment d'échec.
Jaffré illustre cette troisième dimension par le sujet de la dette, et décrit un piège rhétorique.
Quand un candidat parle de la dette, les Français traduisent : vous parlez de la mauvaise gestion des trente dernières années, celle des Républicains, des socialistes et des macronistes qui ont dirigé le pays. Autrement dit : « vous nous parlez en fait de votre mauvaise gestion. » D'où l'extraordinaire difficulté à sortir de l'idée de continuation.
Abiker pointe alors ce qu'il appelle une stratégie d'évitement : à aucun moment les Français ne se disent que la dette est creusée par un État providence qui leur profite, y compris à leurs retraités. Jaffré confirme. C'est la mauvaise gestion de l'État qui est mise en avant : l'État ne sait pas gérer, l'État dépense trop, il suffirait de baisser les dépenses « par magie » pour régler le problème.
Il n'en dédouane pas pour autant les responsables. Les politiques des trente ou quarante dernières années — « remontons à François Mitterrand et à son élection de 1981 » — ont installé un système qui, d'année en année, creusait précisément ces déficits et cette dette.
Dernière question d'Abiker : un scénario évoqué la veille dans Les Échos, une dissolution qui permettrait de casser la dynamique populiste.
Jaffré commence par se situer, et la formule vaut méthode :
Il voit bien le jeu politique : agiter la dissolution en cas de censure sur le budget. Le contexte s'y prête, puisqu'adopter un budget à quelques mois de la présidentielle est très difficile quand on n'a aucune majorité et qu'il n'a jamais été aussi tentant, pour les oppositions, de dire que le pouvoir fait n'importe quoi. La menace fait donc peur.
Mais il déroule ensuite les conséquences réelles, et elles vont à l'inverse de l'intention affichée. Une dissolution avant la présidentielle, ce serait d'abord la percée du Rassemblement national et de ses alliés, comme en 2024. Et il n'y aurait pas de front républicain : impossible à organiser à quelques mois de l'élection présidentielle. La conclusion s'impose d'elle-même — une victoire du Rassemblement national à deux ou trois mois de la présidentielle, qui faciliterait dans la foulée l'élection de Marine Le Pen.
Il rappelle enfin qui décide : le président de la République seul, au titre de l'article 12 de la Constitution. Et il termine sur un jugement :
Jérôme Jaffré ne décrit pas une poussée des extrêmes, mais trois ressorts distincts qui s'additionnent. La sanction, d'abord, qui porte Marine Le Pen à des niveaux sans précédent et qui ne sanctionne pas un programme mais une classe politique jugée en échec. La demande de radicalité ensuite, qui porte Jean-Luc Mélenchon, seul candidat réellement en campagne et déjà au double de son étiage de 2021, et qui s'exprime dans la jeunesse autour de sujets que les autres laissent vacants. La continuation enfin, dimension dans laquelle tous les autres se trouvent enfermés : dès qu'ils parlent de la dette, on entend qu'ils parlent de leur propre bilan.
La comparaison avec l'Allemagne éclaire sans se confondre : même insatisfaction, même crainte d'effondrement du modèle social, même épuisement des partis traditionnels — mais un système parlementaire qui permet de tenir l'AfD à l'écart du pouvoir là où la présidentielle française se joue presque sur un coup de dés, et une extrême droite allemande assez dure pour que le Rassemblement national puisse, par contraste, se présenter en parti modéré. Quant à la dissolution que certains agitent pour casser la dynamique populiste, Jaffré en retourne la logique : elle produirait exactement ce qu'elle prétend empêcher.
Évoquant le score du Rassemblement national et de ses alliés aux législatives de 2024, l'enregistrement porte une formule inaudible que la transcription automatique a rendue par un mot sans rapport. Le contexte — « le RN avec les… 34 % » — désigne les alliés issus du ralliement d'Éric Ciotti. La note retient donc « le Rassemblement national et ses alliés », sans reprendre le terme, faute de pouvoir l'établir avec certitude. Le chiffre de 34 %, lui, est énoncé clairement.