Molly Kinder est économiste. Elle vient de quitter son poste de chercheuse principale à la Brookings Institution pour fonder et diriger une organisation consacrée aux effets de l'intelligence artificielle sur l'emploi. Elle copréside par ailleurs la commission de l'État de New York sur l'avenir du travail, à la demande de la gouverneure Kathy Hochul, et publie une lettre, Kinder Futures. Tristan Harris, du Center for Humane Technology, la reçoit pour parler de ce qu'elle appelle le messy middle — l'entre-deux désordonné — c'est-à-dire ni l'apocalypse de l'emploi ni le « rien à signaler », mais la zone intermédiaire dont personne ne parle et pour laquelle personne ne prépare quoi que ce soit.
Harris ouvre sur un constat de blocage. Personne ne connaît l'avenir, mais l'automatisation vient, et beaucoup redoutent un chômage de masse. À quoi les dirigeants de l'IA répondent par la redistribution. Il cite Elon Musk : « Probablement, aucun de nous n'aura de travail, mais dans ce scénario bénin, il y aura un revenu universel élevé. Pas un revenu de base universel, un revenu élevé universel. Il n'y aura pénurie ni de biens ni de services. » Puis Sam Altman, qui se demande s'il n'existe pas mieux que la conception traditionnelle du revenu universel : « peut-être que l'avenir ressemble davantage à une puissance de calcul de base universelle qu'à un revenu de base universel, et chacun reçoit une part de la puissance de calcul de GPT-7 ».
À l'autre bout, les techno-optimistes soutiennent qu'il n'y a rien à voir. Harris cite David Friedberg, du All-In Podcast, en juin : « Il n'y a aucune destruction d'emploi liée à l'IA. Je le redirai, je l'ai dit mille fois, et je le redirai encore et encore. L'idée que l'IA va détruire des emplois est une idée luddite, démentie chaque jour. Je le vois sur le terrain. Ce n'est qu'une question de temps avant que les gens ne se réveillent. » Harris précise pourquoi il s'y arrête : le All-In Podcast est l'un des plus écoutés et se trouve très proche de la politique de l'administration.
Et entre les deux, le Financial Times rapporte une baisse de 40 % des offres d'emploi américaines destinées aux jeunes diplômés.
Le diagnostic de Harris est que ces faits s'échangent sans que personne ne puisse savoir ce qui est vrai — et que rien ne se passe. Pris au milieu, il y a des travailleurs réels qui font l'aller-retour entre les deux récits en essayant de savoir ce que cela signifie pour eux et leur famille, maintenant. Mon enfant doit-il vraiment aller à l'université ? Mon poste est-il sûr ? Tant que le débat reste ouvert, personne ne planifie ni n'agit.
D'où vient le terme. Kinder répond à une dichotomie qu'elle juge frustrante et dont on n'arrive pas à sortir. D'un côté, la réalité une : tout le monde est très inquiet de l'effet de l'IA sur l'emploi, mais les données du marché du travail ne montrent pas de perturbation notable — ce qui conduit certains à conclure qu'il n'y a rien à signaler. De l'autre, quand on parle aux gens de la Silicon Valley, l'esprit saute immédiatement à un futur assez apocalyptique, un monde à zéro emploi : c'est la réalité trois.
Kinder précise qu'elle ne dit pas que la réalité trois arrive nécessairement ; elle décrit le monde tel que la Silicon Valley le formule, un après-AGI où il n'y a plus de besoin économique du travail humain. Qu'on y croie ou non, appelons cela réalité trois. Ce dont personne ne parle est l'entre-deux.
Ce que recouvre l'entre-deux. Une zone bornée entre le monde où nous sommes — effets réels mais faibles sur l'emploi — et un monde peut-être encore distant de plusieurs décennies où l'IA serait si performante que nous n'aurions littéralement plus rien à faire : « il nous faudrait un chèque et un passe-temps ». Entre les deux, un monde où l'IA devient bien plus capable de prendre en charge davantage des tâches que nous faisons au travail. Des emplois sont perdus. L'essentiel du marché du travail reste intact, mais on obtient des pertes d'emplois concentrées et vraiment douloureuses. C'est, selon elle, la raison de l'anxiété du public — et elle s'inquiète de voir le débat se tenir aux extrêmes sans prendre les nuances de ce qui vient.
Kinder ouvre son essai sur deux histoires rencontrées dans les semaines qui ont précédé son écriture. Toutes deux concernent des travailleurs du savoir.
Aucun des deux n'a perdu son emploi à cause de l'IA. C'est le type de douleur que Kinder pense possible : deux salaires, deux carrières, du travail intellectuel, des gens bien avancés dans leur parcours, avec un crédit immobilier et des enfants, vivant le rêve américain, soudain déstabilisés et pour qui la transition est extraordinairement difficile. Sa provocation : imaginez que ce soit un peu le visage de ce qui vient. Ce n'est pas tout l'emploi du pays, mais certains des postes les plus convoités. Cela soulève, dit-elle, toutes sortes de questions difficiles d'économie politique — et nos dispositifs de développement de la main-d'œuvre comme nos filets de sécurité n'ont jamais été préparés à cela.
Harris relève une phrase de l'essai à propos de la responsable de l'USAID : au-delà des 60 % de baisse, c'était un changement complet d'identité et un redémarrage de carrière à un âge où la reconversion est brutalement difficile. Il ajoute que l'on parle souvent comme si un humain pouvait simplement échanger un emploi contre un autre, alors qu'à l'intérieur se trouve un terrain complexe — il le compare à la santé invisible d'un sol. Une identité ne se transfère pas d'un métier à l'autre : elle est très profondément ancrée.
Kinder dit son soulagement de parler à quelqu'un qui aborde ainsi la question, à la différence de beaucoup d'économistes et de spécialistes du développement de la main-d'œuvre qu'elle rencontre. Trop souvent, dit-elle, on traite les humains dans un monde du travail qui change comme des chaises longues que l'on déplace, comme si tous étaient interchangeables et les emplois avec eux. Elle s'agace d'entendre : « voici un type d'emploi en croissance, pourquoi tout le monde ne se précipite-t-il pas dans cette carrière complètement différente ? » — sans rapport avec les intérêts, l'identité, les passions ou les rêves des personnes concernées.
Elle précise qu'elle n'étudie pas le travail seulement dans les chiffres : elle parle constamment à des gens, et cela nourrit sa recherche, son travail de politique publique et son écriture. Ce qui la frappe est la diversité des façons de choisir son métier dans ce pays. Le Bureau of Labor Statistics recense quelque 850 professions, extrêmement différentes ; les préférences des gens se manifestent dans ce qu'ils choisissent de faire. « Nous ne sommes pas des vecteurs interchangeables. »
Harris demande à Kinder de décrire, pour ceux qui écoutent, un graphique de son essai qu'il juge digne qu'on s'y arrête : la part des grandes familles de métiers dans l'emploi américain sur environ cent cinquante ans. Elle précise que la figure n'est pas d'elle — elle est de Deming et Summers, publiée par l'Aspen Institute — et que c'est sa préférée, qu'elle mettrait dans chacune de ses lettres si elle le pouvait.
| Ce que montre la courbe | Ce qui s'est passé |
|---|---|
| Agriculture | Une part remarquable de la population active américaine y travaillait au début de la période. La mécanisation provoque l'effondrement de cette part. |
| Col bleu, industrie | Montée jusqu'à 30 à 40 % de la population active, puis déclin marqué à partir de 1980 avec la désindustrialisation. |
| Travail de bureau, secrétariat, tâches administratives | Déclin lui aussi, un peu plus modéré, sur la même période. |
| Professions intellectuelles et d'encadrement — la ligne bleue | Hausse très forte et continue ; le croisement avec le col bleu se fait autour de 1980, année de naissance de Kinder. C'est le moment où plus d'Américains travaillent en col blanc qu'en col bleu. |
Son explication : jusqu'au lancement de ChatGPT, l'informatique a soufflé pendant cinquante ans dans le dos du travail intellectuel qualifié et bien payé. L'essentiel des gains de la révolution technologique des dernières décennies est allé à la classe du savoir, avec une augmentation massive du nombre de ces emplois. C'est l'histoire de notre économie jusqu'à ChatGPT. La grande question est de savoir si nous entrons dans une ère où ces lignes vont s'infléchir autrement.
Harris reformule : la technologie ajoutée rendait les travailleurs cognitifs plus productifs et augmentait la demande pour leurs compétences ; l'IA change cela.
Kinder propose une image pour dire qui sera touché : le contraire exact du Covid. Pendant la pandémie, ceux qui devaient se rendre sur un lieu de travail étaient ceux que l'on applaudissait, parce qu'ils prenaient le risque du virus pour le compte de la société : un hôpital, une maison de retraite, une usine agroalimentaire, un garage. Une classe entière — « la classe de l'ordinateur portable » — pouvait travailler à distance et se trouvait à l'abri. Le discours d'alors soulignait que le travail le moins payé était celui qui devait se faire en présence : manuel, exigeant en dextérité, relationnel.
Si les grands modèles de langage progressent au point de se substituer à la cognition humaine, d'être meilleurs que nous sur beaucoup des tâches cognitives qui constituaient la prime de compétence justifiant les salaires du travail intellectuel — nous n'y sommes pas complètement, dit-elle, mais si, dans l'entre-deux, la cognition se banalise —, alors on verra le renversement exact du risque du Covid. Sa formule : « si vous pouvez faire votre travail enfermé dans un placard avec un ordinateur, vous finirez probablement par avoir des ennuis. »
Elle assortit cela de nombreuses réserves qu'elle tient à énoncer : nous ne savons pas avec certitude, le débat existe, il est possible que certains des travailleurs du savoir les plus habiles soient au contraire démultipliés, et que toutes sortes de nouveaux emplois cognitifs apparaissent. Elle ne connaît pas la réponse. Ce qu'elle sait, c'est que pour la première fois depuis des décennies une technologie menace potentiellement la valeur ajoutée de la classe du savoir, et que c'est une partie entièrement nouvelle. Ce ne sont pas les travailleurs les moins payés qui sont exposés.
Harris rapporte la formule de son coanimateur habituel, Aza : « si vous avez un travail de bureau, vous n'aurez plus de travail. »
Harris cite l'essai : l'érosion du travail administratif, du service client et de l'arrière-guichet correctement payé — teneurs de livres, employés de paie, guichetiers de banque, secrétaires médicales, assistantes de direction, personnels de centres d'appel. « Ces femmes, pour l'essentiel, qui tiennent les comptes, traitent les dossiers, répondent au téléphone et font tourner les bureaux. »
Kinder en fait une de ses grandes causes, développée dans une autre lettre, The Invisible Disruption.
Ce qu'elle tient le plus à faire comprendre : ces métiers — teneuse de livres, assistante RH, secrétaire juridique, codeuse médicale — sont les emplois les mieux payés et les plus dignes accessibles aux femmes sans diplôme. Ils paient parfois autant que le revenu médian. Ils sont doux pour le corps, ce qui permet d'y finir sa carrière. Les horaires sont de neuf à cinq, à la différence des emplois du commerce ou de la distribution où l'on ne connaît son planning que la semaine précédente, ou des entrepôts d'Amazon qui usent physiquement. Ils permettent une progression sans retour aux études. Kinder dit avoir interviewé beaucoup de femmes occupant ces postes : c'est un point d'appui vers la classe moyenne pour celles qui n'ont pas de diplôme.
Et cette catégorie est, dit-elle, extraordinairement vulnérable à l'IA générative, en partie parce qu'une bonne part de ce travail ne requiert pas d'humain dans la boucle. À l'objection qu'un lecteur avisé pourrait faire — ces emplois ne disparaissent-ils pas déjà depuis un moment ? — elle répond oui, mais que l'IA va mettre le feu à tout cela. Et qu'il n'existe aucun plan pour ces femmes : on a passé deux décennies à se préoccuper des régions industrielles où l'on avait perdu des usines, avec des investissements dans l'énergie propre et les infrastructures, en négligeant cette population.
Elle ajoute un fait rapporté : elle parlait récemment au directeur général de l'une des plus grandes entreprises technologiques américaines, qui lui a dit anticiper que, d'ici deux à trois ans, 60 à 70 % de leur arrière-guichet aura disparu.
Harris reprend une phrase de l'essai : l'IA pourrait faire aux femmes diplômées du secondaire ce que la désindustrialisation a fait aux hommes diplômés du secondaire. L'usine était la porte d'entrée dans la classe moyenne pour un homme sans études supérieures ; un basculement comparable pourrait toucher les femmes.
Puis il cite les chiffres de l'essai, que Kinder oppose aux métiers dont on parle habituellement :
| Métier peu discuté | Effectif | Métier dont on parle | Effectif |
|---|---|---|---|
| Secrétaires et assistantes de direction | 3,2 millions | Ingénieurs logiciels | 1,7 million |
| Teneurs de livres | 1,5 million | Avocats | 700 000 |
| Chargés de service client | 2,7 millions | Chauffeurs routiers | 3 millions |
Autrement dit : on parle sans cesse de l'automatisation du transport routier, alors qu'un groupe professionnel de taille comparable existe du côté du service client.
Kinder ajoute un point de méthode : nous sommes programmés pour penser la perte d'emploi comme un événement de masse — une usine qui ferme et frappe toute une commune, un grand plan social chez Meta. Or la perturbation à venir sera plus silencieuse : ce sera surtout le non-recrutement, et le fait de se séparer discrètement de salariés. D'où son insistance sur la nécessité d'un plan, pour que des familles ne basculent pas soudain dans une existence beaucoup plus précaire.
Harris demande ce que l'entre-deux signifie pour toute une génération qui a fait exactement ce qu'on lui a dit de faire : aller à l'université, étudier quelque chose d'utile, s'endetter — et qui arrive maintenant sur le marché.
Kinder répond que la question la tient éveillée depuis deux ans. Ces jeunes pensaient que la voie la plus sûre vers le rêve américain passait par l'achat d'une maison, dont le prix médian dépasse aujourd'hui 400 000 dollars aux États-Unis. La probabilité de pouvoir acheter au moment de fonder une famille est bien plus élevée avec un emploi intellectuel proche de six chiffres qu'avec un emploi à 40 ou 50 000 dollars. Quand elle interroge des étudiants sur leurs raisons d'être à l'université, sur le choix de leur spécialité, sur ce que le rêve américain représente pour eux, elle entend presque toujours la même réponse : la sécurité économique. Cette génération s'inquiète de pouvoir reproduire la réussite de ses parents et pense devoir monter sur la ligne bleue, celle du travail intellectuel, qui est pour elle la voie de la sécurité de base.
Ce qui l'inquiète : avant même que les carrières intermédiaires et les profils confirmés ne sentent le resserrement, ce sont probablement les jeunes qui seront touchés les premiers. Les tâches sur lesquelles on fait ses armes dans un premier poste de col blanc sont précisément les premières que Claude prendra en charge. C'est à ses yeux le problème fondamental du marché du travail qu'il faut résoudre dès aujourd'hui, et elle annonce y travailler par des expérimentations et des propositions. La question qu'elle pose : comment garantir que des jeunes puissent acquérir de l'expérience alors que les employeurs n'ont peut-être aucune raison de la leur payer ?
Son inquiétude la plus vive porte sur le sort d'ensemble de cette génération : « c'est la génération qui a été du mauvais côté de tout ce dont vous parlez depuis si longtemps. Les réseaux sociaux les ont eus. Pendant le Covid, ils étaient chez eux. Maintenant ils ont fait tout ce qu'ils devaient faire » — peut-être en choisissant l'informatique, dont on leur disait que c'était le métier en croissance, ou en travaillant énormément et en empruntant — « et ils voient ce rêve leur échapper. Je crois qu'ils ont le sentiment que c'est truqué contre eux, que l'IA, ils en sont les dommages collatéraux. » Elle ajoute que le système de formation actuel n'a jamais été conçu pour quelqu'un qui vient précisément de se former et de sortir de l'université avec des compétences qu'il croyait demandées.
Harris pousse le trait : on ne reconvertit pas quelqu'un qui vient de passer six ans et de contracter 200 000 dollars de dette étudiante et qui devrait se reconvertir immédiatement. Kinder renchérit : ou alors on lui propose des postes de technicien dans des centres de données — est-ce vraiment adapté à quelqu'un qui visait le marketing ou l'ingénierie ? Elle ajoute que ce ne sont pas seulement les jeunes qui le ressentent, mais les parents, qui se réveillent en se demandant quel avenir attend leur enfant qui a tout fait comme il fallait. Elle dit avoir vu des économistes et des experts changer d'avis sur l'IA au moment où leurs propres enfants approchaient de l'université.
Harris tire la comparaison historique : imaginez que ceux qui travaillaient à la ferme aient contracté 200 000 dollars de dette pour y travailler, et que l'emploi disparaisse. L'équation n'a rien à voir avec les cinquante ans dont on a disposé pour passer de l'agriculture à autre chose.
C'est le deuxième volet de la question de Harris : les métiers vers lesquels on renvoie les gens — plombier, technicien, électricien — ne peuvent pas absorber tout le monde sans que les salaires de ces métiers s'effondrent par excès d'offre.
La dette d'abord. Kinder rappelle qu'il existe aux États-Unis une crise de la dette étudiante. Dans des pays comme l'Allemagne, l'université est essentiellement gratuite ; en Amérique, on demande à des jeunes de dix-sept ou dix-huit ans de faire un investissement financier considérable et de parier sur leur avenir et leur cursus. C'est une grande part de l'angoisse qu'elle observe, et de la paralysie : comment choisir sa spécialité, faut-il faire du droit, cela vaut-il un tel emprunt ? La dette, dit-elle, est un facteur massif de la manière dont chacun vivra l'entre-deux, et elle ajoute au sentiment de rareté plutôt que d'abondance.
Ensuite le fond. Elle a écrit que le « tout le monde n'a qu'à devenir plombier ou électricien » est l'un des mouvements les plus paresseux du débat, et dit que cela l'offense réellement. Harris note que c'est une phrase que les gens de l'IA prononcent tout le temps. Kinder ajoute qu'il s'y mêle parfois un ton narquois : « c'est le moment pour la classe éduquée d'aller chercher un vrai métier, ces emplois sont des bullshit jobs, allez travailler de vos mains ».
Sa position est nuancée et elle y insiste :
Harris souligne ce qui lui plaît dans ce raisonnement : c'est une analyse de système, qui voit la boucle de rétroaction là où l'analyse s'arrête d'ordinaire à « tout le monde deviendra plombier ».
Harris rappelle qu'à son précédent passage, Kinder avait présenté un travail mené avec le Yale Budget Lab montrant que l'IA avait très peu d'effet sur la composition professionnelle de l'économie, et demande si quelque chose l'amène à réviser cette conclusion.
Réponse : l'analyse du Yale Budget Lab se poursuit et raconte la même histoire. Au niveau macroéconomique, on ne voit pas de perturbation générale du marché du travail. La meilleure indication qu'il se passe au moins quelque chose vient de Stanford, sur les débuts de carrière. On observe par exemple un déclin de certains postes administratifs vraisemblablement lié à l'IA. Mais globalement, pas de perturbation ample et significative : « je dirais que nous sommes encore dans la réalité une ».
Sa prédiction, présentée comme telle : cette histoire va changer, et il ne faudra pas très longtemps pour commencer à voir davantage des déplacements anticipés. Elle table sur deux à trois ans pour une perturbation nettement plus forte qu'aujourd'hui.
Harris résume la situation par une image qu'il a fait produire par un générateur d'images sous forme de dessin du New Yorker : deux chevaux attelés à une calèche déclarant « il y a plus de chevaux employés aujourd'hui que jamais », juste à côté d'un Model T garé là. Kinder approuve : « c'est une de ces choses qui ne fait pas mal jusqu'à ce que ça fasse mal ».
Harris relève qu'elle est sceptique à la fois envers le calendrier des tenants de l'AGI et envers les économistes et techno-optimistes qui disent qu'il n'y a rien à craindre, et lui demande de détailler.
Face à la Silicon Valley. L'impulsion de son texte est venue d'une conversation avec Dwarkesh, animateur d'un podcast très suivi sur l'IA, en réaction à ce qu'elle entend du milieu : « Molly, tout ce travail que tu fais pour concevoir des interventions, par exemple pour aider les jeunes déplacés en début de carrière, n'a aucun intérêt, parce que demain plus personne n'aura de travail. Il n'y a aucune raison de faire des politiques publiques. » Harris complète : c'est une entreprise vaine, tout ce que vous faites aujourd'hui sera périmé dans trois ou quatre ans quand nous aurons l'AGI. Et l'autre argument, ajoute Kinder : ne vous inquiétez pas, tout le monde recevra simplement un chèque — c'est la réponse à tout.
Pourquoi elle ne croit pas au « demain, zéro emploi » :
Cela ne doit pas trop rassurer, ajoute-t-elle aussitôt : un entre-deux où seuls certains emplois disparaissent est très difficile à traiter. Harris renchérit en rappelant à quel point la première vague de désindustrialisation et de mondialisation a été difficile à traiter. Kinder : « personne ne se retourne sur cette période en pensant que nous nous en sommes bien tirés ». Et si l'on a affaire à une technologie à usage général et que la cognition se banalise, il sera peut-être difficile de passer d'analyste d'études de marché à des emplois voisins qui mobilisent les mêmes outils.
Face aux économistes. Elle observe que le nombre d'économistes refusant d'envisager sa version de l'entre-deux — pas d'apocalypse générale, mais des douleurs concentrées — diminue, au point que sa thèse devient presque courante ; le ton est en train de changer. Elle diagnostique que la polarisation du débat est elle-même en cause : parce qu'il existe une version extrême, « tous les emplois disparaissent demain », certains sont poussés à surréagir en disant qu'il n'y a rien à voir, alors que la réalité est au milieu.
Harris relit alors intégralement la citation de David Friedberg de juin, en soulignant l'influence de ce podcast, et dit espérer que l'essai de Kinder et cet épisode feront bouger les lignes.
La querelle de compétence. Harris décrit l'échange typique : les économistes disent aux gens de l'IA qu'ils n'en savent pas assez sur les lois de l'économie ; les technologues répondent que les économistes sont naïfs sur la technologie, qu'ils livrent la guerre précédente et ne comprennent pas que l'AGI est un changement de paradigme. Il demande à Kinder, économiste qui suit de près la frontière technologique, si nos anciens modèles économiques sont à la hauteur.
Elle ne dirait pas que les modèles sont en cause, mais que les précédents historiques paraissent plus rassurants qu'ils ne le sont. Les économistes regardent le passé et constatent que des lignes descendent et que d'autres montent, et qu'il y aura toujours des lignes qui montent. Harris admet que cela a tant de fois été le cas que c'est un motif fondé de réassurance — la question restant de savoir si la chose est fondamentalement différente cette fois.
Kinder introduit alors la distinction qui structure la suite : il faut séparer le solde net d'emplois d'une part, et la perturbation très douloureuse de certains très bons emplois d'autre part. Et les emplois qui apparaissent n'ont aucune obligation d'être aussi bons que ceux qui disparaissent.
Elle insiste : ce n'est pas une prédiction, elle n'a pas de boule de cristal. Mais on pourrait très bien se retrouver dans un monde où les emplois les plus convoités sont supplantés et où ceux qui montent paient beaucoup moins et sont moins dignes ou moins épanouissants. « Vous auriez donc encore de l'emploi, mais est-ce l'emploi qui nous donne de la dignité ? Allons-nous être en somme les contremaîtres d'un tas d'IA ? »
Harris lui demande de développer la comparaison, qu'elle a formulée de façon ramassée dans son essai.
Ce que fut la désindustrialisation : des communautés entières abandonnées et laissées pour compte, des morts de désespoir, une montée de l'alcoolisme et des suicides, des hommes sortis de la population active. « Un désastre absolu » — mais contenu à une certaine partie du pays et à un certain type de travail. Un désastre économique et social devenu une immense réaction politique.
Ce que serait l'entre-deux si l'IA progresse au point de faire perdre des emplois très payés, à statut élevé et convoités : un choc politique bien plus grand. Il sera immédiat, il sera ressenti, il ne sera pas ignoré comme ces communautés l'ont été si longtemps. Il se produira au visage de l'establishment politique, parce que ce sont des gens qui ont du statut, des accès et une voix, et beaucoup à perdre.
Et si son hypothèse est juste — les emplois du savoir exposés partent avant que la robotique ne permette de remplacer des emplois plus bas dans l'échelle des salaires —, alors une crise politique est inévitable : « demande-t-on vraiment à des gens comme ceux qui devaient se présenter au travail pendant le Covid, dans des emplois moins payés, de financer à perpétuité les salaires de travailleurs du savoir déplacés ? »
À quoi s'ajoutent des conséquences budgétaires : les travailleurs des classes moyennes supérieures sont surreprésentés dans l'impôt sur le revenu et la taxe foncière, et ils constituent la clientèle. Harris complète : ce sont eux qui font tourner une bonne part de l'économie, qui vont au restaurant, qui voyagent. Quand cette base disparaît, l'effet est systémique et en cascade. Ce n'est pas le solde net d'emplois qui compte, mais quels emplois sont touchés, quel rôle ils jouaient dans l'économie, et quels effets de second ordre découlent de leur perturbation.
Harris pose lui-même l'objection : ne dit-on pas, en somme, qu'on ne s'inquiétait pas la dernière fois parce que cela ne touchait que des ouvriers, et qu'on s'inquiète maintenant parce que cela touche notre classe ? Il y répond en son nom : non, il s'agit de se soucier des gens au sens le plus large, tout en reconnaissant que le récit servi lors du choc chinois — délocalisons l'industrie, nous aurons l'abondance et des biens bon marché — a bel et bien affecté le tissu social, la dignité, le droit. Il y a là un parallèle : un choc IA plus grand encore que le choc chinois, avec un argumentaire similaire — biens abondants et bon marché, et, comme le dit Musk, non plus un revenu de base mais un revenu élevé universel. Il ajoute qu'il ne croit pas cela vrai, et que la préoccupation porte sur une transition qui fonctionne pour tout le monde.
Kinder juge le point très important. Elle s'inquiète de voir le débat commencer à diviser : elle observe une réaction conservatrice qui dit que ce sont « les femmes », ou « les travailleurs du savoir », ou « des lesbiennes avec un diplôme de philosophie » — une manière de diviser qui manque le sujet. Le pays est déjà dans une crise de sécurité économique. Il faudrait renforcer les systèmes qui nous protègent tous et penser à créer de bons emplois pour tous. Cela devrait unir plutôt que diviser.
Harris passe aux solutions, en commençant par celles que propose le milieu de l'IA : puisque la richesse s'accumulera dans une poignée d'entreprises, on les taxera et on enverra un chèque à tout le monde. Est-ce que cela va arriver ? Est-ce bon ? Est-ce vrai ?
Kinder dit que l'une de ses motivations en écrivant The Messy Middle était précisément de démonter cette idée. Elle y oppose deux ordres d'arguments.
Le premier est une distorsion du marché du travail. Dans un entre-deux, seuls certains perdent leur emploi — et parmi eux, des gens qui gagnaient plus, voire beaucoup plus, que le salaire médian. « Si vous écrivez un chèque assez gros pour couvrir le salaire perdu par un ingénieur logiciel, et que vous le versez à toute la société, à un moment où le Covid vient de prouver que le travail essentiel est littéralement essentiel au fonctionnement de l'économie et de la société — si tout le monde recevait un chèque de 200 000 dollars, croyons-nous vraiment avoir encore un marché du travail qui fonctionne ? » On perd, dit-elle, jusqu'à l'incitation à avoir un marché du travail. On pourrait répondre qu'il faudra alors payer ces personnes en plus de leurs 200 000 dollars pour qu'elles aillent travailler — mais d'où viendrait cet argent ?
Le second est d'économie politique. Comment s'assurer de capter assez de ces gains dans un environnement où le dernier grand paquet législatif baissait les impôts des riches et des entreprises tout en réduisant les aides alimentaires et Medicare pour les populations les plus démunies ? Dans un pays où l'idée d'être payé à ne pas travailler est un anathème pour la grande majorité des Américains, et où le régime fiscal ne taxe pas réellement les plus fortunés, avec une réelle aversion à le faire.
Harris apporte un exemple : Sergey Brin, cofondateur de Google, s'est installé au Nevada et a versé des dizaines de millions de dollars pour combattre le projet de taxe californienne sur les milliardaires — et cela alors même que le déplacement lié à l'IA n'est encore qu'une prévision. La formule qu'il en tire : « regardez ce qu'ils font, pas ce qu'ils disent ».
Kinder tient à être équitable : le texte en question était très mal conçu, il en existe une bien meilleure version, et elle ne veut pas leur reprocher de l'avoir combattu. Son point est ailleurs : le public a les yeux ouverts et observe les comportements, pas les discours. Et s'entendre dire de ne pas s'inquiéter d'une période potentiellement très douloureuse parce qu'un revenu universel élevé arrive suscite beaucoup de scepticisme.
Harris ralentit à son tour pour défendre l'autre position : les milliardaires qui combattent une taxe ne pensent pas nécessairement qu'il ne doit pas y avoir de taxe ; ils veulent s'assurer que l'argent serait très bien dépensé, et peuvent estimer que le confier à l'appareil d'État actuel revient à le jeter dans une déchiqueteuse.
Harris introduit un cadre qu'il mobilise souvent, tiré de The Intelligence Curse, des auteurs Luke Drago et Rudolf Lane. À mesure qu'une part croissante du PIB provient de l'IA et des centres de données plutôt que des personnes, l'État perçoit certes des recettes — mais a-t-il encore une raison d'investir dans le développement, l'éducation, la garde d'enfants, la santé de sa population ? La réponse est : pas vraiment. Cela reproduit ce que l'économie appelle la malédiction des ressources : dans un pays comme le Venezuela ou le Soudan du Sud, dont le PIB vient du pétrole, on est incité à investir dans les infrastructures pétrolières et non dans les gens, parce que cela ne rapporte pas. Que se passe-t-il quand la prime de compétence n'a plus de rendement parce qu'on n'en a plus besoin ?
Kinder juge le point très pertinent et ouvre la question qui vient ensuite : si l'on va au-delà de l'entre-deux vers la réalité trois, un monde où l'IA serait capable de toute l'activité économique de valeur et où la richesse serait partagée d'une manière ou d'une autre, comment la démocratie survit-elle ? De quoi l'État a-t-il besoin de nous ? Elle le formule à partir de ses trois jeunes enfants : elle imagine leur avenir dans un monde de « chèque et passe-temps » et se demande quel serait leur but, ce qui les ferait lever le matin, vers quoi ils tendraient, comment ils se sentiraient nécessaires et importants. Sans compter la question du fonctionnement de la société et de la tenue de la démocratie.
Elle précise ne pas vouloir écarter l'impératif de lever des ressources et de partager cette richesse, essentiel à quelque avenir que ce soit. Ce qu'elle refuse, c'est le message apaisant venu de la Silicon Valley : « ne vous inquiétez pas, faites-nous confiance pendant l'entre-deux, parce que nous vous promettons un nouveau jardin d'Éden de l'autre côté ». Si cela suppose une redistribution et un consentement à l'impôt dont on n'a encore vu aucune preuve, c'est une prémisse effrayante pour le pays.
Harris complète en indiquant la solution proposée dans l'essai : la Norvège, qui a découvert une ressource pétrolière massive et l'a transformée en fonds souverain, en verrouillant le pouvoir politique et le contrôle public pour que les gains soient distribués démocratiquement. Mais il faut créer ce verrou démocratique tôt, tant que les gens ont encore un pouvoir politique. Kinder approuve. Harris ajoute que les gens devraient y penser en vue des élections de mi-mandat et de la présidentielle.
Harris propose d'examiner la deuxième solution que l'on entend : « nous reformerons les gens ». Il demande de regarder le précédent historique de la promesse de réemploi de l'époque Clinton et de l'ALENA. Comment s'en est-on tiré ? La reconversion fonctionne-t-elle ? Pourrait-elle fonctionner cette fois ?
Kinder, qui a consacré une lettre à la question — pourquoi nous ne pouvons pas nous reconvertir pour sortir de là —, dit être retournée aux archives et avoir retrouvé une vidéo de Bill Clinton signant, il y a trente ans, aux côtés de trois autres présidents des deux partis, la législation relative à l'ALENA. À l'époque, l'inquiétude sur les pertes d'emploi était considérable, les syndicats très préoccupés, et l'on craignait que les emplois ne partent au Mexique. La réponse fut : nous gagnerons globalement au commerce — ce qui fut vrai — et nous traiterons les pertes en vous réemployant et en vous reformant. « Cela ressemble exactement à aujourd'hui, Tristan. »
L'instrument censé tenir cette promesse était le TAA, Trade Adjustment Assistance. Le bilan :
Si tel était le contrat social censé rattraper ces millions de personnes au moment de l'entrée de la Chine dans l'OMC ou de l'ALENA, il n'a pas fonctionné, et les résultats le montrent.
Elle raconte une scène récente : lors d'un événement, après avoir écouté un panel entier consacré à la reconversion, elle s'est levée pour dire, avec passion : « on dirait Bill Clinton il y a trente ans parlant de l'ALENA. Vous parlez de métiers manuels et d'apprentissage, et j'espère que ces femmes vont trouver leur place dans la plomberie, et que les jeunes n'ont besoin que de compétences en IA. » Elle a eu le sentiment de remonter le temps et d'entendre exactement le même discours.
Elle nuance aussitôt : cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas investir dans la formation. Beaucoup de gens auront besoin de nouvelles compétences ou devront s'adapter, et elle se dit enthousiasmée par plusieurs grands efforts d'amélioration du système de formation. Sa mise en garde porte sur le fait d'en faire la réponse principale à laquelle on accroche tout. Le danger serait de répéter la promesse de l'ALENA : le bilan de la reconversion n'autorise pas à croire que nous y parviendrons cette fois.
Harris demande alors, les fausses solutions étant écartées, ce que l'on peut réellement faire. La réponse de Kinder tient en quatre ensembles.
Le point de départ est un renversement de la question. Si l'on laisse la technologie se déchaîner en espérant rattraper les gens quand ils tombent — « comme un œuf cassé qu'on recollerait pour l'envoyer vers un meilleur emploi » —, on ne fera pas disparaître le problème pour la plupart des gens. Cela conduit à une question préalable : quel est le bon rythme de perturbation ? Est-il vraiment nécessaire que tout le monde perde son emploi ? Question évidente, dit-elle, et pourtant absente des conversations auxquelles elle participe : dès qu'on se précipite vers les solutions habituelles de développement de la main-d'œuvre, on a déjà admis la perturbation.
Elle anticipe l'objection : « il faut battre la Chine, c'est tout l'intérêt, il faut être accélérationniste ». Et elle y répond par une ironie : la Chine gère mieux que nous le rythme des pertes d'emploi chez elle, alors même que nous sommes censés faire cela pour la battre. Tout le contrat politique chinois repose sur l'opportunité économique ; ils ne peuvent pas se permettre un chômage de masse et se montrent bien plus réfléchis. D'où sa question : si la Chine paraît plus réfléchie, pourquoi n'avons-nous pas cette conversation ?
Les leviers qu'elle cite, en insistant sur le fait que rien de cela n'est anti-technologie ni ne consiste à perdre un avantage géopolitique :
Elle ajoute que le public américain se sentirait mieux s'il avait le sentiment que ses dirigeants gèrent cela de manière proactive plutôt que de laisser filer.
Deuxième ensemble : mieux gérer les dommages collatéraux, la douleur associée à la perte d'un emploi.
Troisième ensemble, celui pour lequel elle dit ne pas entendre assez d'énergie. Si une forte poussée de productivité doit faire perdre des emplois, il existe des moyens de capter une partie de ce surplus. Pourquoi ne pas parler des grands paris sur les emplois que l'on veut créer ? L'État peut inciter le privé à en créer davantage, ou l'on peut choisir des problèmes que la société veut résoudre et créer de très bons emplois pour cela. Elle formule le vœu que le prochain président déclare, dans ses cent premiers jours, viser un programme ambitieux d'emplois de qualité — entrepreneuriat, secteurs sociaux, à définir.
Quatrième ensemble, celui qui appelle selon elle des idées vraiment neuves.
Harris s'attarde sur ce dernier point, qu'il juge à peine effleuré : si les cabinets d'avocats peuvent supprimer toute la base — les assistants juridiques, les jeunes avocats, parce que c'est ce que Claude sait faire — et récolter tous les gains au sommet, ils n'ont plus aucune raison de former quiconque. Comment devient-on alors assez sage pour faire ce travail ? Comment se transmet la sagesse d'une génération à l'autre, en droit, en médecine, ailleurs ?
Il salue l'idée de l'internat et de l'apprentissage parce qu'elle est relationnelle, donc humaniste : « c'est cela que nous essayons de préserver. On ne peut pas externaliser la sagesse fondamentale ni les savoirs vitaux dont notre société dépend ». Kinder acquiesce et ajoute que si nous ne faisons pas cela, nous pourrions atteindre des objectifs géopolitiques ou gravir un sommet économique remarquable au détriment de chaque être humain de ce pays. Harris : c'est ce que nous avons fait lors du choc chinois, dans une version désormais plus totale.
Kinder termine sur l'état d'esprit qu'elle rencontre : beaucoup d'anxiété, beaucoup de peur. « Beaucoup d'adultes se promènent en s'inquiétant comme à la roulette russe. Vais-je me réveiller un jour avec une nouvelle version de ChatGPT assez intelligente pour faire mon travail ? » Une peur existentielle réelle, qu'aggrave le sentiment qu'aucune direction ne place les humains en premier.
Ce qu'il faudrait, selon elle : un plan, et le sentiment que, oui, il y a d'autres objectifs — le sommet, la victoire géopolitique — mais que l'humanité reste au centre. Et même pour qui ne se soucierait pas d'humanité, il y a les effets d'entraînement et la réaction politique : « il n'y aura pas d'avenir pour l'IA si tout le monde met le feu à tout. Ils perdront leur licence sociale d'exercer. » Son espoir est qu'émerge une volonté réelle de placer d'abord certains besoins humains — non pas seulement de rattraper les gens quand ils tombent, mais de poser la question : à quoi devrait ressembler une économie de l'IA qui met les travailleurs au centre ?
Kinder récuse les deux récits qui saturent le débat — l'apocalypse de l'emploi et le « rien à signaler » — parce que leur affrontement empêche toute planification. Elle décrit à la place un entre-deux : pas d'effondrement général, mais des pertes concentrées sur des emplois particulièrement bons, d'abord chez les jeunes diplômés et dans le travail administratif et de bureau occupé par quinze à dix-huit millions de personnes, en majorité des femmes, puis dans la classe du savoir — l'inverse exact de la répartition des risques du Covid. Elle soutient que ce serait politiquement et budgétairement plus explosif que la désindustrialisation, parce que les personnes touchées ont voix au chapitre et constituent l'assiette fiscale comme la clientèle. Elle démonte les trois réponses toutes faites : le chèque universel, qui suppose une redistribution dont rien ne prouve qu'elle aura lieu et qui détruirait le marché du travail restant ; la reconversion, dont le précédent de l'ALENA montre l'échec ; et les métiers manuels, qui ne peuvent absorber les volumes sans perdre leur prime salariale. Elle propose à la place de discuter du rythme même de la perturbation, de réparer l'assurance chômage et d'inventer une assurance salaire, de créer délibérément de bons emplois, et de repenser l'entrée des jeunes dans le travail sur le modèle de l'internat médical.
Cette note restitue un épisode en anglais ; les citations sont traduites.