Cet extrait de huit minutes est tiré de l'épisode #51 du Temps De la Relève, dans lequel Marie-Noëlle Tissier reçoit l'économiste Frédéric Bizard. Il en isole un seul passage : le mécanisme qui met les hôpitaux en déficit. Il s'ouvre sur la question qui donne son ton à l'entretien complet — « qui est responsable de la crise de l'hôpital public ? Personne » — et sur le paradoxe que Bizard place au centre de tout son propos : le système n'a jamais eu autant de moyens, et un euro public sur deux va aujourd'hui à l'hôpital.
Bizard commence par écarter l'idée, qu'il dit répandue, que le déficit hospitalier serait une fatalité. « Il n'y a rien de normal à ça. »
Son argument tient en une phrase : tout service public en déficit est un service public qui s'affaiblit. Quand c'est le secteur public qui délivre le service, le déficit ne signifie pas la fin de l'activité ni sa menace. Mais il signifie, de façon certaine, une baisse de la capacité d'investissement, une baisse de la capacité à se moderniser, et une baisse de la capacité à mieux payer ceux qui y travaillent. Donc un affaiblissement du service public. « Et c'est exactement ce que l'on vit aujourd'hui. »
Ce que l'on voit depuis le Covid, dit-il, ne commence pas avec le Covid : celui-ci a été « davantage un révélateur qu'un déclencheur ».
On avait trop tiré sur la corde de la maîtrise des dépenses. Il précise aussitôt que ce n'est pas le principe qu'il conteste : « il faut maîtriser les dépenses, toute la question est comment on les maîtrise ». Or dans les années 2010, on s'est glorifié de respecter l'objectif national de dépenses d'assurance maladie en gelant le point d'indice à l'hôpital public — c'est-à-dire en décidant de ne même pas compenser l'inflation sur le salaire des soignants.
Il rappelle qu'en 2019, avant l'épidémie, des grèves importantes avaient touché les services d'urgence et les hôpitaux publics. « On pense ce qu'on veut des grèves, mais c'était quand même un signal. On avait tiré le signal d'alarme comme quoi ça allait casser. »
Puis vient 2020 et le Ségur de la santé. « Tout d'un coup, comme par hasard, on a trouvé douze milliards d'euros » — alors même que les demandes portaient sur trois à quatre milliards. « Nous avons été grands seigneurs. » Ce qu'il reproche n'est pas le montant mais l'absence de contrepartie : « c'est l'erreur, évidemment. Il fallait en profiter pour réformer. »
À partir de 2022, les déficits hospitaliers augmentent. Bizard en expose le mécanisme comme un économiste le ferait de n'importe quelle entreprise : un déficit se creuse quand les recettes stagnent ou baissent pendant que les charges augmentent. C'est ce qu'on appelle un effet de ciseaux.
Du côté des recettes. La fréquentation a évolué : les hôpitaux publics qui connaissent des difficultés voient les patients aller un peu plus que d'habitude dans les cliniques et les hôpitaux privés. Il y a eu une baisse puis une stagnation de l'activité, avec depuis peu une reprise. Quant aux tarifs, ils sont revalorisés une fois par an, avec des hausses plus importantes dans l'hôpital public qu'on cherche à favoriser que dans le privé — mais des hausses qui, dans les deux cas, ne sont pas à la hauteur de la hausse des coûts.
Du côté des charges. Les coûts de production ont considérablement augmenté. Les salaires d'abord, avec les 186 euros mensuels accordés à chaque personnel hospitalier à la suite du Covid. Puis, en 2025, la hausse de la cotisation retraite versée à la caisse de retraite des agents hospitaliers et des collectivités locales. Et il donne le chiffre qui explique pourquoi ces hausses pèsent autant :
| Part des charges d'un hôpital liées aux ressources humaines |
|---|
| 62 % |
Bizard aborde ensuite ce qu'il appelle la double peine des hôpitaux : la désorganisation des services. L'extrait s'interrompt sur cette phrase, avant qu'il n'en expose le contenu.
Dans l'épisode complet, cette deuxième peine est la mercenarisation — l'explosion du recours à l'intérim, dont il rappelle qu'il coûte jusqu'à 50 % plus cher, qu'il crée une inégalité mal vécue entre permanents et intérimaires, et qu'il alimente en retour la désorganisation qui l'a fait naître.
Le déficit d'un hôpital n'est pas un accident comptable : c'est un affaiblissement certain de sa capacité à investir, à se moderniser et à payer ses soignants. Il s'est creusé par un effet de ciseaux — une activité qui stagne et des tarifs revalorisés en deçà des coûts d'un côté, des charges salariales qui montent de l'autre, dans un budget dont 62 % sont des charges de personnel. Et il a une préhistoire : six années de gel du point d'indice présentées comme une maîtrise des dépenses, un signal d'alarme tiré dès les grèves de 2019, puis douze milliards trouvés en 2020 sans qu'aucune réforme y soit adossée.