Économiste à l'OFCE, François Geerolf est l'invité de Frédéric Taddeï pour seize minutes de questions courtes. Il y est question de la fin du néolibéralisme sans successeur, de la fiabilité des données économiques, de la dette publique, et de ce que l'intelligence artificielle fait au travail.
Le constat. Depuis la crise de 2008, dit-il, on ne s'est jamais vraiment fixé sur un nouveau modèle. Le néolibéralisme a encaissé une série de chocs sans que rien lui succède :
Le précédent historique. Il compare ce moment à l'après-1929, dont il rappelle qu'il ne s'est refermé qu'avec la Seconde Guerre mondiale — « ça, c'est un petit peu inquiétant » —, et à la stagflation des années 1970-1980, où les idées économiques ont elles aussi été bouleversées.
L'information fragmentée. Chacun ouvre son téléphone sur son média favori et peut n'être plus exposé du tout aux idées des autres. Les gens n'ont plus vu le même journal télévisé, n'ont plus les mêmes références ni les mêmes façons de penser. Il en tire une conséquence politique : les mouvements ont beaucoup plus de mal à s'adresser à l'ensemble de la population. C'est ce qu'on appelle couramment la bulle de filtres — le terme est notre raccourci, il ne l'emploie pas.
L'intelligence artificielle. Elle bouleverse le monde du travail. Les jeunes qui arrivent sur le marché, ingénieurs et développeurs, affrontent des questions entièrement différentes, et des parents d'élèves se demandent si les études valent encore la peine et dans quelles conditions. Il dit trouver cela vertigineux.
Ce qui l'inquiète. La disparition des points communs — « il n'y a plus d'humanité commune » —, conjuguée à l'absence de modèle et à la vitesse des transformations techniques.
Ce qui le rassure. L'histoire finit toujours par trouver une solution, en espérant que ce ne soit pas la même que la dernière fois. Il ajoute que l'arme nucléaire nous limite, et voit là un motif d'optimisme.
Ce qu'on n'a toujours pas compris. Qu'il faut faire le deuil des idées du passé quand le monde a changé. L'Europe veut encore signer des accords de libre-échange et s'en tenir à ses règles budgétaires : « on est vraiment dans le monde d'avant ».
Ce qu'on commence à comprendre. Que la mondialisation compensée par la redistribution ne fonctionne pas. Les gens veulent un travail dont ils soient fiers, veulent être dans l'industrie, produire des choses.
L'épargne privée compense le déficit. Les Français épargnent énormément et compensent largement la désépargne publique : à l'équilibre, la France vit à peu près selon ses moyens.
Les baisses d'impôts n'ont rien changé au total. Depuis 2017, les impôts ont diminué sur les plus riches et les entreprises, par le déficit. Cela a accru l'épargne des plus aisés, « mais au global il ne se passe rien au niveau de la France ».
Les seuils sont arbitraires. On a dit 60 %, puis 90 %, on est à 120 %, et le Japon est à 250 %. Tant qu'il y a de l'épargne privée en face, la limite est potentiellement très élevée.
L'inflation efface une part du coût. La charge de la dette est de l'ordre de 80 à 90 milliards d'euros, mais 2 % d'inflation sur une dette de 3 500 milliards représentent environ 70 milliards à retrancher : une taxe invisible qui n'apparaît nulle part dans les comptes. Comparer la charge de la dette au budget de l'éducation ou au produit de l'impôt sur le revenu, comme on le lit presque chaque jour, est donc faux.
On ne remboursera pas, on roulera. Les créanciers de l'État ne réclameront jamais leur argent ; il y aura toujours assez de gens pour refinancer. Il précise ne pas prôner l'effacement par l'inflation, pratiqué après 1945 : il est attaché au droit de propriété, et si l'État gagne, ce sont les créanciers qui perdent.
Le vrai danger est inverse. La France va plus mal que les chiffres ne le disent. Les règles européennes obligeront à augmenter les impôts et à diminuer les dépenses publiques, donc à abaisser considérablement le niveau de vie, alors que « ça craque » déjà à l'hôpital et dans les services publics.
Il dit avoir découvert récemment qu'on ne peut pas se fier aux données économiques autant qu'il le pensait.
| Notion | Ce qu'il en dit |
|---|---|
| L'incidence fiscale | Une hausse des cotisations employeurs n'est pas nécessairement acquittée par l'employeur : elle peut se reporter sur les salaires à la négociation suivante. L'inverse vaut pour les cotisations salariales. Il souligne que sur ce point les économistes sont tous d'accord. |
| La valeur de la monnaie | Question que lui posent ses enfants : pourquoi l'État n'imprime-t-il pas des billets pour son usage propre ? Elle renvoie à la plus difficile des questions économiques — qu'est-ce qui fait qu'une chose a de la valeur, l'immobilier parisien, le Bitcoin, et jusqu'où ? Les économistes ont très peu de réponses. |
Taddeï objecte que, s'ils savaient, ils seraient tous fortunés en bourse. Geerolf convient que seuls quelques-uns l'ont été, Keynes par exemple.
Une économie privée de modèle de remplacement depuis 2008, des données moins solides qu'on ne le croit, un débat public qui se fixe sur la dette au lieu de la croissance et du niveau de vie, et une certitude qu'il donne pour promise au ridicule : celle qu'il faudra un jour rembourser. Il y ajoute l'idée de la fin de l'histoire, ce modèle libéral qu'on croyait avoir trouvé, sur laquelle il estime qu'on s'est trompé.