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gatesnotes.com · paru le 26 août 2026 · 20 min

The turbulent AI era is here. The choices we make now are critical.

Auteur Bill Gates
Bill Gates consacre une longue note à ce qu'il tient pour la première priorité mondiale : préparer l'entrée dans l'ère de l'IA. Sa thèse : pour la première fois, une technologie peut se substituer à la cognition humaine, et elle le fera en une décennie là où le passage de l'agriculture au bureau a pris des générations. Il détaille trois risques — des emplois détruits durablement, un pouvoir de nuire démultiplié, des enfants qui grandissent auprès de machines qui ne les contrarient jamais — puis autant de bénéfices possibles, et trois propositions : créer des institutions nouvelles, réserver délibérément certains métiers aux humains, et cesser de faire pencher la fiscalité en faveur des machines. Il signale lui-même qu'il garde des intérêts dans cette industrie.
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Bill Gates publie sur son blog une longue note sur l'entrée dans l'ère de l'intelligence artificielle. Il y soutient que répondre aux questions qu'elle pose devrait être la première priorité du monde, que personne ne s'y prépare, et il expose trois risques, plusieurs bénéfices possibles et trois propositions. Le texte est écrit en anglais ; cette note le restitue en français.

1. D'où il parle

Deux métiers. Le premier, chez Microsoft, consistait à développer des logiciels pour donner du pouvoir aux gens. Le second, commencé à plein temps en 2008, consiste à redistribuer la fortune qu'il y a gagnée pour rendre le monde plus sain, mieux éduqué et plus équitable ; c'est celui qu'il aura jusqu'à la fin de sa vie. Quand il a découvert les ordinateurs à treize ans, l'idée de les rendre capables de faire ce que seuls les humains faisaient le fascinait. Le mot « IA » existait déjà à sa naissance, mais la technologie n'a vraiment progressé que dans la dernière décennie. Pour la première fois, elle peut remplacer et même dépasser la cognition humaine.

L'enjeu qu'il place au centre. En matière d'équité, l'IA sera soit le plus grand égalisateur jamais inventé, soit la pire source d'injustice. Même dans le meilleur des cas, la transition sera l'une des périodes les plus turbulentes de l'histoire humaine. Comment s'en servir pour rendre le monde plus juste plutôt que d'élargir l'écart entre riches et pauvres ? Comment protéger ceux qui perdent leur gagne-pain et le sentiment de maîtriser leur avenir ? Agir sur ces questions devrait être la première priorité mondiale — or il ne voit aucune preuve que dirigeants, experts et communautés s'y attellent à la hauteur. Il n'existe aucun plan pour faciliter l'entrée dans cette ère.

2. Pourquoi l'ampleur du choc est sous-estimée

Les modèles se trompent encore. Difficile d'imaginer qu'ils remplacent la cognition humaine quand, il y a peu, ils ne savaient pas résoudre un sudoku simple ni compter les R du mot strawberry. Mais le problème de fiabilité se corrige vite, à mesure que les chercheurs construisent des modèles capables de vérifier leur propre travail et de s'améliorer ; ils seront bientôt nettement meilleurs que les humains sur beaucoup de tâches.

Les comparaisons historiques trompent. Nous n'avons aucune expérience d'une technologie qui s'adopte aussi vite et qui pense et agit comme un humain. L'ordinateur personnel a mis vingt ans à changer réellement le travail : il fallait développer les logiciels, faire baisser les prix, apprendre à s'en servir. L'IA tourne sur les appareils que nous avons déjà et parle notre langue. Nous n'avons pas à nous adapter à elle, c'est elle qui s'adapte à nous : elle peut regarder la même vidéo de formation que les employés humains.

Un biais qu'il reconnaît. Il a énormément profité de l'industrie technologique et y garde des liens financiers, tout en ayant diversifié son portefeuille. Il travaille avec Microsoft et d'autres entreprises d'IA au titre de la présidence de sa fondation. Il précise que les profits de ses investissements iront à la fondation, et laisse la conclusion au lecteur : « les lecteurs devront décider eux-mêmes si cela obscurcit ma vision ».

3. Pourquoi cette fois-ci n'est pas comme les précédentes

Bénéfices et problèmes arrivent ensemble. Il a toujours voulu que l'innovation aille plus vite ; avec l'IA ses sentiments sont plus compliqués. Il voudrait que le monde en reçoive vite les bénéfices et en retarde les problèmes, mais les deux arrivent en même temps. Et ceux qui auraient le plus besoin de temps en ont le moins : le comptable remplacé par un logiciel, l'ouvrier payé vingt dollars de l'heure qui perd son emploi au profit d'un robot à dix.

L'analogie qu'il refuse. Le passage de l'agriculture au travail de bureau aux États-Unis s'est étalé sur plusieurs générations et a créé des emplois qui exigeaient la cognition humaine. Ici, la technologie se substitue à cette cognition. Parce qu'elle voit, écoute, parle, raisonne et finira par faire le travail physique aussi bien qu'un humain, elle prendra du travail dans le droit, le service client, la médecine, le logiciel et l'industrie — sur une décennie plutôt que sur des générations. Il y aura de nouveaux emplois, mais sans les bonnes politiques, bien moins qu'aujourd'hui.

Sur l'idée de ralentir. Si quelqu'un avait un plan crédible pour ralentir l'IA à l'échelle mondiale, il le soutiendrait probablement. Mais il n'y croit pas : les incitations géopolitiques et économiques poussent trop fort à aller à pleine vitesse.

4. Premier risque : des emplois qui disparaissent pour de bon

Ce que le précédent de 1933 dit et ne dit pas. Au plus fort de la Grande Dépression, le chômage américain atteignait environ 25 %, et il est resté à deux chiffres une bonne partie de la décennie suivante ; il a fini par reculer avec le retour de la demande et de la croissance. L'IA n'atteindra peut-être pas ce niveau, mais son effet ne disparaîtra pas avec un cycle économique.

Ce qui se voit déjà. Après l'adoption massive de l'IA générative, l'emploi a nettement reculé chez les jeunes travailleurs occupant des postes exposés au remplacement — pas chez leurs collègues plus âgés. Les emplois de début et de milieu de carrière sont les plus menacés, et les emplois créés exigeront des compétences qui demandent des années à acquérir.

L'ordre dans lequel il voit les métiers touchés :

  • d'abord la vente et le service client, en ligne et au téléphone, l'ingénierie logicielle, le travail d'assistant juridique ;
  • puis des tâches qui exigent encore des travailleurs formés : instruire une demande de prêt, faire de l'analyse de données, trier les patients ;
  • l'ingénierie logicielle fait exception partielle : la baisse des coûts y crée de la demande nouvelle, donc une perte nette moindre, tant que des tâches comme la conception restent mieux faites par des humains.

Les emplois manuels aussi. Les robots sont moins avancés que l'IA, mais leur coût baissera radicalement. Beaucoup d'Américains ne mesurent pas la vitesse des progrès des robots habiles, parce que l'essentiel se fait à l'étranger, principalement en Chine — ou parce qu'ils se fient aux vidéos virales de robots qui dansent mal. Des robots « intelligents » concurrenceront les humains sur certaines tâches physiques, dans le bâtiment ou l'hôtellerie, d'ici la fin de la décennie.

Le cercle vicieux. Une entreprise adopte l'IA et les robots, baisse ses prix, ses concurrents subissent une pression immense ; si les entreprises en place résistent, des jeunes pousses le feront. Beaucoup changeront de métier, mais perdre son travail, se reconvertir et retrouver un emploi reste une épreuve. Les forces du marché accéléreront l'adoption, et sans intervention il y aura moins de bons emplois, avec des bénéfices concentrés sur un petit groupe.

Les jeunes. Ils entreront sur un marché où les postes de début de carrière se raréfient. Ils comprennent le problème parce qu'ils sont les utilisateurs les plus assidus de l'IA et voient à quelle vitesse elle progresse ; rien d'étonnant à ce que tant d'entre eux la jugent négativement.

Le vrai basculement viendra quand l'IA produira un travail quasiment sans erreur : elle pourra alors fonctionner seule, et les entreprises auront tout intérêt à la laisser faire. Or, dans une société capitaliste, l'emploi est la façon dont la plupart obtiennent l'argent du quotidien, mais aussi une source majeure de dignité et de lien social. Comment fonctionnera une économie bâtie sur l'emploi si moins de gens travaillent, ou travaillent moins d'heures ?

Un précédent qu'il cite. Des recherches suggèrent que, dans certaines régions des États-Unis, les fermetures d'usines ont contribué à la hausse des décès par surdose d'opioïdes. Il demande d'imaginer des pressions comparables sur les cols blancs et les cols bleus à l'échelle d'un pays. D'où sa conclusion : il faut réfléchir maintenant à réduire les pertes d'emploi ; attendre que les gens soient déplacés ou sous-employés serait trop tard.

5. Deuxième risque : un pouvoir de nuire démultiplié

Ce qui change. On trouvait déjà en ligne comment fabriquer des bombes, des armes biologiques, des virus informatiques. L'IA rendra beaucoup plus facile non seulement d'obtenir cette information, mais d'agir dessus : même des criminels aux compétences limitées pourront viser des individus, des entreprises, des gouvernements. Au quotidien, ce que les gens ressentiront le plus, ce sont la fraude assistée par IA, la désinformation, les deepfakes et la surveillance.

La cybersécurité. Les meilleurs experts qu'il connaît ont peur des prochaines années : les attaquants gagnent des capacités plus vite que les défenseurs ne corrigent les failles. Le même modèle qui trouve un défaut pour qu'on le répare peut aider un criminel à l'exploiter, et on n'a pas su séparer ces capacités des usages bénins. Les infrastructures exposées sont les hôpitaux, les institutions financières, les réseaux d'eau et d'électricité, les systèmes de prestations sociales — et ce sont les patients, les clients et les allocataires qui perdent.

Le bioterrorisme. L'IA produira des avancées qui sauvent des vies en matière de médicaments et de vaccins, mais facilitera aussi la conception d'une maladie nouvelle et mortelle. Là encore, les capacités positives sont difficiles à séparer des dangereuses. C'est un problème mondial.

L'autre versant : la concentration du pouvoir. Les mêmes outils renforceront le pouvoir là où il est déjà. Les armes autonomes rendront les gouvernements plus capables d'employer la force létale sans qu'un humain participe à la décision ; surveiller et manipuler l'opinion deviendra plus facile, moins cher, plus efficace.

Enfin les systèmes eux-mêmes. Ils agissent déjà parfois d'une manière que leurs concepteurs n'avaient pas prévue. La technologie progresse plus vite qu'attendu et de façons surprenantes ; à mesure que les modèles gagnent en puissance, ils pourraient commencer à agir contre nos intérêts et nous pourrions en perdre le contrôle. Il annonce y revenir.

6. Troisième risque : le développement des enfants et le lien humain

Un souvenir personnel. Enfant à Seattle, il n'avait pas beaucoup d'amis en dehors de quelques garçons qui lui ressemblaient. Il lui a fallu du travail et beaucoup d'aide de sa mère pour développer les compétences sociales qui lui permettent de se lier à des gens différents ; à soixante-dix ans, il s'appuie encore sur ces leçons. Il doute qu'il aurait fourni le même effort avec un compagnon IA à l'époque : ces compagnons parlent d'une manière avec laquelle on est déjà à l'aise, ne poussent jamais hors de la zone de confort, sont toujours disponibles et ne se fâchent jamais — d'où leur potentiel d'addiction, et le risque de nous priver de ce que l'on apprend en se confrontant aux autres.

Ce que dit la recherche, avec sa réserve. Le corpus de preuves reste mince et un peu contradictoire, mais des signaux devraient inquiéter. Dans une étude portant sur plus de 1 100 utilisateurs de compagnons IA, des chercheurs de Stanford et de Carnegie Mellon ont observé que les personnes au réseau social le plus restreint étaient les plus enclines à se tourner vers un agent conversationnel — et que plus l'usage devenait intense et émotionnellement personnel, plus elles se sentaient mal.

L'image qu'il retient. Il cite Jonathan Haidt, dans The Anxious Generation : les enfants exposés à de petits risques, comme de jeunes arbres exposés au vent, deviennent des adultes capables d'affronter de grands risques sans paniquer ; ceux qu'on élève sous serre peuvent se retrouver paralysés par l'anxiété avant la maturité. D'où sa formule : « un compagnon IA conçu pour ne jamais vous contrarier est une grande serre protectrice ».

Ce que l'on commence seulement à mesurer. Les dangers d'internet et des réseaux sociaux pour les jeunes — usage compulsif, sommeil perturbé, cyberharcèlement, contenus nocifs — pourraient être amplifiés par une IA plus persuasive et plus difficile à fuir. L'Australie, le Royaume-Uni et la Norvège adoptent des protections en ligne pour les enfants ; la Chine va le plus loin, en restreignant largement les applications de compagnons IA, en interdisant les conceptions qui favorisent la dépendance émotionnelle et en bannissant les parents virtuels et les partenaires amoureux pour les mineurs.

L'éducation, et son ironie. Le même outil qui permettrait d'apprendre plus que jamais pourrait conduire beaucoup à apprendre moins : une enquête préliminaire associe un usage intensif de l'IA à moins d'esprit critique, avec un effet plus marqué chez les jeunes. Ce serait le pire moment pour perdre cette faculté : à l'ère des deepfakes et d'une désinformation taillée pour chacun, distinguer le vrai du faux devient une compétence vitale.

La nuance qu'il pose. Il ne sait pas où tracer la ligne. L'IA peut aussi aider certains à mieux vivre leurs relations humaines, et être le seul contact avec l'extérieur pour des personnes âgées isolées ou à mobilité réduite — auquel cas elle vaut mieux que rien. Où que la ligne se trouve, ce doit être notre décision, prise volontairement.

7. Ce que l'IA peut apporter, et pourquoi il faut le montrer

Une erreur symétrique. Certains ne voient que le bon côté et regardent trop peu les dangers ; d'autres ne regardent que les dangers — réels — au prix des bénéfices possibles. Il faut les deux : une inquiétude profonde et un optimisme fondé. Maximiser les bénéfices importe autant que minimiser les dommages, parce que si les gens voient que l'IA leur simplifie la vie, cela construira la confiance nécessaire pour gérer les moments difficiles. Si la première chose que l'IA fait dans leur vie est de leur retirer leur emploi, les sceptiques la rejetteront en bloc.

La recherche. Capable de synthétiser les connaissances de tous les champs scientifiques, l'IA peut accélérer l'innovation sur les défis les plus durs : énergie propre pour tous, climat, alimentation, éradication des maladies. Elle dépouille des masses de littérature, repère des motifs qu'un humain manquerait, aide à choisir les expériences prometteuses. Quand l'intelligence cesse d'être le facteur limitant, de petites entreprises peuvent rivaliser avec des organisations aux budgets de recherche bien supérieurs.

La santé. Beaucoup de petits hôpitaux américains n'ont pas de spécialiste sur place pour diagnostiquer vite une urgence vitale ; l'IA peut y faire détecter un infarctus à temps et épargner à une famille le coût écrasant d'une urgence. Il cite Viz.ai, qui analyse les images pour détecter les accidents vasculaires cérébraux et coordonne les équipes soignantes, utilisé dans près de deux mille hôpitaux américains. Elle aidera aussi les médecins de premier recours à mieux diagnostiquer et à garder le contact hors du cabinet, et les patients à comprendre résultats et ordonnances.

L'agriculture — ce qui surprend ses interlocuteurs. C'est là qu'il voit l'effet le plus rapide dans les pays à faible revenu. Les agriculteurs y manquent de prévisions météo fiables et de conseils sur les semences, la protection des cultures et du bétail, l'amélioration des sols ; avec la croissance démographique et le changement climatique, ils en ont plus besoin que jamais. Grâce à l'IA, ils obtiendront bientôt de meilleurs conseils que n'en reçoivent aujourd'hui les agriculteurs les plus riches.

Les services publics. Il a rencontré des familles américaines dépassées par les démarches pour obtenir une assurance santé, une aide étudiante ou alimentaire, prêtes à renoncer devant la pile de formulaires. L'IA peut simplifier radicalement ces parcours, à commencer pour ceux qui ont le plus besoin du filet social.

La santé mentale et l'éducation. La plupart des communautés manquent de conseillers, de psychiatres et de spécialistes des addictions ; avec les bonnes garanties de confidentialité, des outils d'IA pourraient repérer les signaux d'alerte, proposer des stratégies éprouvées et faire équipe avec un humain. À l'école, l'IA peut libérer du temps aux enseignants pour le travail individuel et montrer où la classe bloque. Pour les élèves, un outil qui préserve la « lutte productive » — le travail cognitif qui construit la compréhension — renforce l'apprentissage : au premier contact avec une idée, l'IA explique en profondeur ; plus tard, quand elle vérifie la compréhension, elle retient la réponse et aide l'élève à y arriver seul.

Ce que tout cela ferait ensemble. Une vie quotidienne plus simple, moins chère, moins contrainte par les revenus ou les relations ; l'accès, pour les particuliers et les petites entreprises, à des capacités qui exigent aujourd'hui des professionnels coûteux ; plus d'autonomie pour les personnes handicapées. Et surtout du temps et de l'attention rendus, ceux que consomment la paperasse, la bureaucratie et la recherche d'informations fiables. Modestes un à un, ces gains seraient considérables multipliés par des millions de vies.

Le mot sur lequel il insiste. Le verbe est « pouvoir » : l'IA peut améliorer la vie à tous les niveaux de revenu, mais ne le fera pas automatiquement. Cela exige un rôle fort des gouvernements et de la philanthropie pour que les citoyens moins fortunés et les pays pauvres en profitent pleinement.

Ce que fait sa fondation. Il lui reste dix-neuf des vingt années pendant lesquelles elle dépensera ses 200 milliards de dollars restants. L'IA l'aidera à accélérer la découverte de vaccins et de médicaments contre le VIH, la tuberculose, le paludisme et la malnutrition. Parmi ses objectifs : diviser à nouveau par deux le nombre d'enfants qui meurent chaque année, comme cela a été fait entre 2000 et 2024. Il annonce en écrire davantage dans le rapport annuel Goalkeepers, notamment sur un point : que les modèles d'IA existent dans les langues de tous les pays où la fondation travaille, et pas seulement dans celles des pays riches. Il précise qu'OpenAI, Anthropic, Google et Microsoft sont partenaires de ces initiatives.

8. Le monde a besoin d'un plan

Ce qu'il ne faut pas attendre des entreprises. Il est bon que certaines proposent des solutions aux problèmes que pose leur propre technologie, mais il ne faut pas compter sur elles pour mener la marche : certains sujets sortent de leur domaine, et dans une société démocratique il ne leur revient pas de trancher ces questions.

Par qui, alors. Par un processus public et démocratique associant élus, responsables politiques, enseignants, soignants, autorités locales et responsables de communautés. Des millions de vies seront bouleversées : il faudra un filet social plus solide et plus souple. Des collectivités s'inquiètent déjà de l'énergie et de l'eau qu'exigent les centres de données ; faute de solutions, certains demanderont l'arrêt pur et simple du développement de l'IA.

Une question qui n'est pas technique. Comment préserver notre humanité à une époque où les machines peuvent penser mieux que nous ? Il assigne un rôle-clé aux responsables religieux, dont le métier est de réfléchir à ce qu'être humain veut dire, et se dit fasciné par l'encyclique du pape Léon XIV sur l'IA, De la sauvegarde de la personne humaine au temps de l'intelligence artificielle, qui pose selon lui une base solide.

9. Première proposition : bâtir des institutions pour la transition

La priorité la plus haute, et une tâche colossale : créer un cadre national et international pour traiter l'IA, aucune institution actuelle n'ayant été conçue pour une technologie qui se répand aussi vite et touche autant de pans de nos vies.

L'ordre de grandeur. Après le 11 septembre, le gouvernement américain a mené sa plus grande réorganisation depuis la Seconde Guerre mondiale pour améliorer une seule fonction, la sécurité nationale. L'IA en demandera beaucoup plus : elle touche aussi l'emploi, l'éducation, la fiscalité, l'énergie, les élections, l'air et l'eau, la santé publique, le système financier, la police, les transports, les terres publiques et les systèmes informatiques.

Pourquoi les administrations n'y arriveront pas seules. Ces secteurs se recoupent d'une façon que les bureaucraties ne savent pas gérer : un ministère du travail comprend la perturbation de l'emploi mais pas le risque de sécurité ; un régulateur économique comprend la concentration des marchés mais pas les effets sur les adolescents. Laissées à elles-mêmes, les institutions ne verront qu'une partie du système, quand les conséquences le traverseront tout entier. Il faudra donc, au niveau national, des organes capables de fixer des priorités entre administrations — sinon une attaque assistée par IA réussira parce que personne n'aura estimé que c'était son travail de l'arrêter.

Au niveau international. Même un pays qui met de l'ordre chez lui restera exposé à des risques transfrontaliers. L'organisation à bâtir ne ressemblera à rien d'existant, mais peut s'inspirer de trois modèles : le régime d'inspection des armes nucléaires, la réglementation de l'aviation internationale, les accords sur la couche d'ozone. Il lui faudra des éléments des trois, et davantage.

Sa propre réserve. Il est légitime de se demander si les institutions du monde sont à la hauteur : les gouvernements avancent lentement quand ils avancent, et la polarisation rend tout plus difficile. Une coopération entre les États-Unis et la Chine sera nécessaire.

Par où commencer. Non pas attendre la crise. Les dirigeants nationaux devraient réunir régulièrement économistes, technologues, spécialistes du travail, chefs d'entreprise et travailleurs, pour repérer où les institutions échouent et quelles compétences nouvelles créer. Et les pays qui hébergent les principaux développeurs d'IA et contrôlent des maillons critiques de la chaîne d'approvisionnement devraient se réunir dès à présent, avant que la pression concurrentielle ne rende la coopération plus difficile. Le cadre prendra des années : c'est pourquoi il faut commencer maintenant.

10. Deuxième proposition : réserver certains métiers aux humains

Le souvenir qui fonde l'idée. Son père est mort d'Alzheimer en 2020. Dans les derniers stades, il a été soigné jour et nuit par des aides à domicile qui le comprenaient même quand il peinait à s'exprimer : il ne pouvait pas toujours dire qu'il avait faim, mais elles le savaient toujours. Il y avait dans ces soins quelque chose d'irremplaçablement humain ; aucun robot n'aurait pu ni dû le faire.

Le nom qu'il donne à l'idée. Human Reserved, un domaine réservé aux humains. L'expression lui plaît parce qu'elle évoque les réserves naturelles : des endroits où l'on pourrait construire, mais où l'on choisit de ne pas le faire parce que la perte serait trop grande.

Deux sortes de raisons de réserver un métier :

  • économiques — laisser des machines prendre un rôle déplacerait un grand nombre de gens qui ne peuvent pas changer de métier facilement ; on ne peut pas dire à quelqu'un de cinquante-cinq ans qui a fait toute sa carrière dans le bâtiment d'aller travailler en maison de retraite et s'attendre à ce qu'il s'y épanouisse ;
  • autres qu'économiques — un robot vous annonçant que vous avez une maladie incurable : rien ne l'empêche techniquement, et pourtant il ne devrait pas le faire.

Un domaine mouvant. Il évoluera : on pourrait réserver certains métiers dès maintenant et n'introduire l'IA que lentement, avec l'engagement d'en préserver une partie. L'éducation et la santé mentale seront mixtes, avec un humain aux commandes qui se sert de la technologie pour étendre ce qu'il sait faire. Les frontières varieront selon les pays : certains exigeront des humains auprès des personnes âgées, quand le Japon, dont la population active se réduit, accueillera peut-être volontiers un robot soignant.

Les questions qu'il laisse ouvertes, sans réponse de sa part : qui décide de ce que l'on réserve ? Selon quels critères ? Comment empêcher les entreprises de tricher ? Que devient le commerce international quand un pays autorise les robots à fabriquer un produit et un autre non ? Cela devra se régler en public, dans le cadre du plan de transition.

11. Troisième proposition : rééquilibrer l'impôt entre le travail et le capital

Le problème de financement. Les travailleurs poussés vers d'autres emplois auront besoin de reconversions et de soutien. Mais ils travailleront moins, paieront donc moins d'impôt, et les recettes publiques baisseront au moment où la demande de services sera la plus forte.

Ce qu'il propose. Taxer les jetons d'IA et les robots. Aujourd'hui, un employeur qui embauche paie des cotisations ; s'il achète un robot, il peut en général le passer immédiatement en charge. Le système fiscal pousse donc à remplacer des gens par des machines. Une taxe ralentirait un peu cette fuite hors du travail humain et financerait la reconversion et un filet social plus solide ; elle devrait être ciblée pour ne pas freiner les usages purement bénéfiques, comme rendre la médecine et l'éducation moins chères.

L'objection, et sa réponse. Les critiques disent que ce n'est pas optimal économiquement. Il répond qu'ils ne prennent pas en compte la valeur plus large du travail pour les individus et la société, et qu'avec l'innovation accélérée à venir nous pourrons nous offrir un peu d'inefficacité comme prix du maintien de l'emploi. Il avait proposé une taxe sur les robots il y a des années et la réaction générale avait été qu'elle était étrange ; il en reste un fervent partisan, tout en précisant qu'elle n'est pas à elle seule la réponse.

À qui l'argent doit aller : aux travailleurs qui perdent leur emploi à cause de l'IA et des robots, à ceux dont les heures ou les salaires baissent, et aux territoires où les pertes se concentrent. Ce travail doit commencer maintenant pour que les dispositifs soient prêts quand le besoin deviendra aigu.

12. Ce qu'il fait, et à qui il s'adresse

Ses engagements. Faire monter l'IA et l'équité dans l'agenda public ; soulever la question auprès des législateurs à chacun de ses passages à Washington et auprès des dirigeants du monde entier ; en faire le premier sujet de ses conversations avec ceux qui développent les modèles ; plaider pour le cadre national et international décrit plus haut. La fondation Gates encouragera les usages bénéfiques, notamment en Afrique ; Breakthrough Energy, l'entreprise qu'il a fondée, se servira de l'IA pour développer une énergie propre bon marché. Et il écrira régulièrement sur le sujet.

Son message aux dirigeants. Vous avez une occasion d'agir maintenant, avant que le chômage ne monte fortement, que les territoires ne souffrent et que la confiance publique ne s'érode. Traitez le problème dans son ensemble plutôt que de le découper en fiefs administratifs. Faites en sorte que l'IA profite à tous. Et travaillez avec d'autres gouvernements.

Élargir le cercle. Il veut y associer les travailleurs, les étudiants sur le point d'entrer sur le marché du travail, les responsables de communautés, les responsables religieux et les organisations confessionnelles, les parents, les enseignants — et d'autres dont la voix porte rarement mais qui savent comment la transition affectera les vies. Il termine sur quatre questions : comment garantir que les bénéfices atteignent ceux qui n'ont ni richesse, ni influence, ni accès ? Comment renforcer le filet social et aider les travailleurs et les territoires à prospérer même déplacés ? Comment les institutions publiques doivent-elles s'adapter ? Et comment préserver notre humanité à travers tout cela ?

Sa dernière phrase. Il dit ne presque jamais cesser de penser à l'IA — non parce qu'il aurait toutes les réponses, mais parce que les questions qu'elle soulève sont trop lourdes de conséquences pour être laissées à un petit groupe de technologues.

Les chiffres cités

ChiffreCe qu'il mesure
environ 25 %le chômage américain en 1933, resté à deux chiffres une bonne partie de la décennie suivante
plus de 1 100les utilisateurs de compagnons IA suivis dans l'étude de Stanford et Carnegie Mellon
près de 2 000les hôpitaux américains où Viz.ai est utilisé
200 milliards de dollarsce qu'il reste à dépenser à la fondation Gates
19 ans sur 20ce qu'il lui reste pour le faire
2000-2024la période pendant laquelle la mortalité infantile a déjà été divisée par deux
20 ansle temps qu'il a fallu à l'ordinateur personnel pour changer réellement le travail
une décenniele temps que prendra, selon lui, la même transformation par l'IA

En résumé

Bill Gates soutient que l'IA est la première technologie capable de se substituer à la cognition humaine, et que ce basculement se produira sur une décennie là où les transitions passées ont pris des générations. Il en tire trois risques : des emplois détruits durablement et non par simple cycle économique, en commençant par les débuts de carrière ; un pouvoir de nuire démultiplié, du cybercrime au bioterrorisme, doublé d'une concentration du pouvoir chez ceux qui en ont déjà ; et un effet sur le développement des enfants et sur le lien social, dont il fait une affaire d'esprit critique autant que d'affection. Il tient pour aussi importante la démonstration des bénéfices — recherche, santé, agriculture dans les pays pauvres, services publics, éducation — parce que sans elle la confiance nécessaire à la transition ne se construira pas. Sa conclusion est institutionnelle plus que technique : aucun cadre existant n'est taillé pour cette technologie, il faut en créer un, national et international, réserver délibérément certains métiers aux humains, et cesser de faire pencher la fiscalité en faveur des machines. Le tout maintenant, parce que le cadre prendra des années à construire. Et il rappelle, sans le trancher, qu'il garde des intérêts dans cette industrie.

Sur la source

L'article est écrit en anglais ; cette note le restitue en français. Les formules entre guillemets sont des traductions, non les mots exacts de l'auteur. Le terme Human Reserved, qu'il forge pour désigner les métiers réservés aux humains, a été conservé en anglais faute d'équivalent français établi.

Cette note est un résumé rédigé pour Anti Slop. Elle ne reproduit pas le contenu original et ne s’y substitue pas : elle invite à s’y reporter.