David Abiker reçoit Pascal Lorot, spécialiste de géopolitique, ancien titulaire de fonctions publiques, privées et diplomatiques, président de l'Institut Choiseul, pour son livre Adieu l'Afrique, histoire d'une rupture fatale, paru chez Fayard. L'entretien part de l'assaut de Ceuta du 30 juillet, passe par la démographie africaine, le décrochage économique français, la repentance, les ruptures du Sahel et l'attrait du Commonwealth, et se termine sur ce que Pascal Lorot voudrait voir la France faire.
Le fait rappelé par David Abiker. Le 30 juillet, des dizaines de milliers de personnes — très majoritairement de jeunes Marocains, mais aussi des migrants venus du Soudan, du Mali et du Yémen — ont tenté d'entrer dans l'enclave espagnole de Ceuta depuis le Maroc. Il demande à son invité de prendre le recul dont il est familier.
La réponse. Pascal Lorot y voit très clairement une répétition générale de ce qui pourrait se produire dans les années qui viennent.
Les alertes précédentes. Deux précédents d'instrumentalisation politique des migrations : les Syriens poussés vers l'Europe par la Turquie, et les tensions entre la Biélorussie et les frontières orientales de l'Europe. Mais une fois l'instrumentalisation mise de côté, reste une réalité démographique qui va aller en s'accentuant.
Trois repères, donnés « de manière très caricaturale ». Aujourd'hui un homme sur six vit en Afrique ; en 2050, un sur quatre ; en 2100, selon les trajectoires démographiques — « on verra un peu si elles se réalisent » —, entre 40 et 50 % de l'humanité.
La conséquence. Le surplus de population qui ne serait pas employé sur place, et qui ne s'inscrirait pas dans les migrations internes à l'Afrique, aura pour déversoir naturel l'Europe, « sans aucune hésitation ».
Les migrations internes sont majoritaires. David Abiker souligne l'importance de le rappeler : l'intensité migratoire à l'intérieur du continent dépasse les flux du sud vers le nord. Pascal Lorot confirme, et y voit aussi un facteur de déstabilisation d'États relativement jeunes, qui cherchent encore à bâtir leur gouvernance et leur unité nationale. L'Afrique post-indépendance s'est construite sur les frontières héritées de la colonisation, qui ne recouvrent pas toujours la réalité ethnique, sociologique et religieuse des États qui en ont émergé. Le facteur y est peut-être plus fort que chez nous, dit-il, « même si ça commence ».
La question de David Abiker. Sa génération et celle de son invité ont entendu, des années 1980 au début des années 2000, que les flux migratoires — d'Afrique vers l'Europe, d'Amérique du Sud vers les États-Unis — relevaient d'une fatalité que nulle frontière n'enrayerait. Est-on revenu de cet « optimisme fataliste » ?
La réponse, en deux temps. La formule est difficile à caractériser, dit-il. Les hommes ont toujours circulé et continueront de circuler. Mais devant l'ampleur de ce qui nous attend « demain et après-demain », il faut chercher une solution.
Celle qu'il retient. Un vrai partenariat avec l'Afrique, qui permette de fixer sur place un grand nombre de ces populations — on ne les fixera pas toutes. Les aider à s'industrialiser, à créer des activités offrant des emplois non qualifiés comme qualifiés, et à dégager la ressource fiscale qui manque à ces États pour financer leurs infrastructures.
Ce que David Abiker lit dans l'ouvrage. Deux mouvements, un regret et une conviction doublée d'un espoir. Le regret : la France a lâché l'Afrique. Et il annonce le débat — qui a lâché qui ?
La réponse de Pascal Lorot. Ce n'est pas l'Afrique qui nous a quittés, c'est nous qui l'avons perdue, à force de renoncements. Il les range en trois ordres : économiques, politiques et culturels.
Les renoncements économiques. Les entreprises françaises engagées en Afrique ont du mal à y trouver leur place, à comprendre, à s'ajuster à la nouvelle donne. Les banques françaises ont vendu tout leur réseau marocain — comment accompagner les entreprises s'il n'y a plus de banques françaises pour les financements et les montages ? S'y ajoute une absence flagrante de stratégie de l'État français : quelle politique d'accompagnement de l'Afrique, notamment pour préserver et développer nos intérêts économiques ?
Le renoncement politique. On ne s'est pas affranchi des réflexes de la Françafrique : on continue de considérer que l'Afrique n'est pas une entité adulte. À voir l'attitude de certains chefs d'État ou responsables politiques français, on traite toujours l'Afrique comme le maître d'école traite ses élèves — condescendance, paternalisme, et vision en décalage complet avec la réalité.
Or les moyens de cette condescendance ont disparu. Nous ne sommes plus des coloniaux, plus des colons, plus une puissance régionale, et nous ne sommes pas légitimes à donner des leçons de morale.
Un monde multipolaire. Tout le monde vient en Afrique : Turcs, Russes, Chinois, Indiens, Brésiliens. La France est un acteur parmi d'autres, avec quelques privilèges — la langue, l'histoire, la géographie, une connaissance mutuelle, et les flux migratoires eux-mêmes, qui peuvent parfois être vus de façon positive. Si l'on ne maximise pas cet avantage, « on va être balayé ».
Le chiffre. En une génération, la part du marché africain détenue par les entreprises françaises est passée de 15 % à 7 ou 8 %.
La question de David Abiker. Comment l'expliquer ? La condescendance et les maladresses diplomatiques ne suffisent pas. Que font les autres — Libanais, Chinois, Turcs, Russes — pour conquérir les marchés dont ils ont dépossédé les Français ?
Le point de comparaison. Pascal Lorot propose de regarder d'abord ce que nous faisons : notre politique africaine est conditionnée par la repentance et la culpabilisation, « on bat notre coulpe en permanence ». Ce n'est pas ce que veulent les Africains, qui n'ont pas connu la colonisation : l'âge médian du continent est de dix-neuf ans, et 80 % de la population n'est pas concernée par ce qui s'est passé en 1960 — elle a toujours vécu dans des États indépendants.
| Chiffre | Ce qu'il mesure |
|---|---|
| 1 homme sur 6 | part de l'humanité vivant en Afrique aujourd'hui |
| 1 sur 4 | la même part en 2050 |
| 40 à 50 % | la même part en 2100, selon les trajectoires démographiques |
| 15 % → 7 à 8 % | part du marché africain détenue par les entreprises françaises, en une génération |
| 19 ans | âge médian du continent |
| 80 % | part de la population africaine qui n'a pas vécu la colonisation |
| 54 pays, 30 millions de km² | la taille du continent |
| environ 8 % | croissance moyenne de la Côte d'Ivoire sur dix à quinze ans |
L'objection de David Abiker. La période coloniale est ancienne, soit — mais l'Algérie, le Mali, le Burkina Faso montrent que le chiffon rouge de la défiance envers l'ancienne puissance coloniale reste agité de façon ultra-démagogique.
La réponse. Il est agité parce qu'on reste dans le symbole : repentance, commissions d'enquête sur les drames et les crimes. Les Africains s'en désintéressent ; ce n'est pas ce qu'ils attendent de la France ni des autres.
Ce qu'ils attendent. De vrais partenariats d'égal à égal, où l'on parle infrastructures, développement durable, mobilités régionales, accès à l'eau, à l'énergie et à l'électricité. Qu'on les accompagne plutôt que de les instrumentaliser ou de les infantiliser en leur disant ce qu'il faut faire.
Ils ont leurs propres plans. Beaucoup de pays ont des plans de développement à horizon 2030 ou 2050. Ils ont besoin de partenaires qui les considèrent comme des entités adultes, qui les respectent, et qui admettent que la souveraineté — « que l'on met à toutes les sauces maintenant en Europe » — vaut aussi pour l'Afrique.
La question de David Abiker. Que deviennent le Mali, le Burkina Faso, le Tchad, le Sénégal, le Niger, qui ont rompu avec la France ? N'ont-ils pas lâché la proie pour l'ombre ?
Une réponse différenciée. Pour les pays du Sahel, ceux de l'alliance du Sahel, il est tout à fait d'accord. Pour le Sénégal, il nuance : sa vie démocratique est aujourd'hui complexe, mais c'est aussi parce qu'il en a une.
Ceux qui tirent leur épingle du jeu en restant proches de la France. La Côte d'Ivoire, avec environ 8 % de croissance moyenne sur dix à quinze ans — Abidjan n'a plus rien à voir avec ce qu'elle était hier, encore moins avant-hier. Le Bénin, qui, avec son nouveau président, dans les traces du président Talon, devient une économie moderne.
L'erreur de perspective. On voit toujours l'Afrique comme un bloc. C'est 54 pays et 30 millions de kilomètres carrés : on peut y faire tenir les États-Unis, le sous-continent indien, la Chine, le Japon, la Corée et « la petite Europe », et il reste de la place. Les situations y sont multiples.
La question de David Abiker. Comment expliquer que le Mozambique, lusophone, le Togo et le Gabon, francophones, aient rejoint il y a quatre ou cinq ans le Commonwealth ? Voir des pays sans rapport avec l'Angleterre choisir une communauté portée par le Royaume-Uni est un fait intéressant.
Ce qu'est le Commonwealth aujourd'hui. Une communauté politique, de valeurs partagées entre différents pays, plus qu'une communauté économique.
Ce qui a changé. Jusque dans les années 1980 subsistait un tête-à-tête entre la France et ses anciennes colonies. C'est terminé : l'offre est désormais multiple. D'où sa formule — « ce n'est pas que la France est rejetée, mais elle est banalisée » : une option parmi d'autres pour les élites africaines, francophones comme anglophones.
Le mouvement inverse existe aussi. Il objecte que le Kenya est en partenariat très étroit avec la France et que le Nigeria voit en elle son partenaire stratégique en Europe — deux pays anglophones. Ce que dit l'intervieweur est vrai, mais c'est vrai dans les deux sens : tout s'ouvre.
L'appui de l'intervieweur. David Abiker lui donne raison et ajoute que les pratiques chinoises de prédation en Afrique sont au cœur de ce qu'il décrit.
Clôture. Il présente une dernière fois son invité — amoureux du continent africain, président de l'Institut Choiseul — et son livre, paru chez Fayard.
Pour Pascal Lorot, la rupture entre la France et l'Afrique n'est pas venue de l'Afrique : elle est le produit de renoncements français, économiques — banques et entreprises retirées ou incapables de s'ajuster —, politiques — une condescendance héritée de la Françafrique dont nous n'avons plus les moyens — et culturels. Le résultat tient dans un chiffre : la part française du marché africain est tombée de 15 % à 7 ou 8 % en une génération, quand tout le monde s'y installe. La repentance permanente est à ses yeux un contresens face à un continent dont l'âge médian est de dix-neuf ans et qui attend des partenariats d'égal à égal sur l'industrialisation, l'énergie et les infrastructures. Derrière l'urgence économique, il place une urgence démographique : un habitant de la planète sur six vit en Afrique, un sur quatre en 2050, et l'assaut de Ceuta du 30 juillet est la répétition générale de ce que produira ce déséquilibre si rien n'est fait pour fixer sur place une partie de cette population.
La note s'appuie sur une transcription automatique, corrigée sur les points suivants :