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Le Figaro · paru le 5 juillet 2026 · 11 min

Louis, Méline et les autres… Quand l'aide sociale à l'enfance met en danger ceux qu'elle devrait protéger

Autrice Agnès Leclair·Encadré Solène Vary
Le 19 juin, Louis, 17 ans, placé dans un foyer de l'aide sociale à l'enfance à Narbonne, est battu à mort sur un chantier ; parmi les cinq jeunes mis en examen, trois relèvent ou ont relevé de la même institution. Agnès Leclair part de là pour documenter un système qui coûte plus de dix milliards d'euros par an, suit près de 400 000 enfants, et auquel il manquerait trente mille professionnels — sans qu'aucun chiffre national ne mesure les violences qui s'y produisent. Le cœur de l'enquête est le témoignage d'une éducatrice normande : trente collègues et huit chefs de service en deux ans, des remplaçants recrutés pour avoir « deux bras et deux jambes », et la question qu'elle dit redouter depuis deux ans — l'enfant serait-il moins en danger resté chez ses parents maltraitants ? Un encadré rend compte de la marche blanche organisée à Narbonne.
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Cette enquête d'Agnès Leclair paraît dans Le Figaro deux semaines après la mort de Louis. Elle part de ce fait divers pour poser une question que le secteur, dit-elle, redoute de formuler : l'aide sociale à l'enfance est-elle devenue elle-même maltraitante ? Elle est complétée d'un encadré de Solène Vary sur la marche blanche organisée à Narbonne.

1. Louis

Louis avait dix-sept ans, un trouble de l'attention, et vivait dans un foyer de l'aide sociale à l'enfance de Narbonne. Le 19 juin, il sort d'un chantier ; cinq jeunes le rouent de coups, filment la scène et le laissent pour mort. L'État, qui avait la charge de cet enfant, ne l'a pas protégé. Et parmi les cinq jeunes mis en examen après ce lynchage, trois sont ou ont été pris en charge par l'aide sociale à l'enfance.

Louis devient l'un de ces visages qui disent, écrit la journaliste, le naufrage d'un système de protection de l'enfance. La députée MoDem Maud Petit parle désormais d'une « machine à broyer les gosses ».

2. Trois affaires en quelques mois

Ce n'est pas un cas isolé. L'article en rappelle deux autres, récentes.

En février, un garçon de treize ans est frappé à terre dans un foyer de Châlons-en-Champagne, hurlant sous les coups, filmé par ses camarades. La scène, diffusée sur les réseaux sociaux, conduit la ministre de la Santé à saisir la justice au titre de l'article 40 du code de procédure pénale — la disposition qui oblige un fonctionnaire à signaler un crime ou un délit dont il a connaissance.

En décembre, une autre vidéo sidère la France : un petit garçon de huit ans, torse nu, assis sur une chaise, tondu par une éducatrice en guise de sanction, au foyer Jenner à Paris. S'ensuivent une enquête pénale et une inspection administrative menée par la Ville de Paris et l'aide sociale à l'enfance.

3. Ce que ces affaires ne disent pas

Ces trois affaires disent beaucoup d'un système à bout de souffle, écrit Agnès Leclair, mais elles ne disent pas tout. Elles ne disent pas les suicides d'adolescents laissés pour compte, l'absence de soins pédopsychiatriques, la surpopulation de certains foyers, le manque dramatique d'éducateurs, ni la prostitution des jeunes filles placées, repérées comme des proies par les réseaux.

Ce sont là les phénomènes décrits par le grand reporter et documentariste Claude Ardid dans son livre-enquête La Fabrique du malheur (Éditions de L'Observatoire, 2025). Il y raconte des vies brisées. Celle de Méline, onze ans, fille d'un trafiquant d'héroïne, harcelée dans l'institution où elle était placée, et qui s'est pendue dans sa chambre — prise, écrit-il, dans les rouages d'une machine administrative « qui broie plutôt qu'elle ne protège ». Le drame fut attribué à une « négligence par manque de moyens ».

4. Ce qui se passe la nuit dans les foyers

La mort de Louis a révolté Claude Ardid, et sa colère porte sur un point très précis : ce qui se passe dans un foyer après la tombée du jour.

« Il n'aurait jamais dû se retrouver dehors à cette heure-là, mais il a fait ce que font tant de jeunes des foyers : il est sorti. Le soir, les éducateurs disparaissent des établissements : ils cèdent la place à des surveillants de nuit qui, en réalité, n'ont ni les moyens ni le droit d'empêcher un enfant de sortir. »

Il en donne la raison juridique : après vingt-trois heures, la loi interdit à ces surveillants de retenir un mineur à l'intérieur. « Ils sont là pour réagir en cas d'incendie ou de drame, pas pour exercer une vraie protection. »

5. La prostitution des mineures

On estime désormais entre quinze mille et vingt mille le nombre de mineures victimes de prostitution en France, certaines âgées d'à peine douze ans. L'aide sociale à l'enfance apparaît là encore en échec. « Dans certains départements, une majorité de foyers sont devenus des viviers de recrutement pour la prostitution, et rien n'empêche les gamines de sortir », s'émeut Claude Ardid.

Sa demande minimale aux députés : interdire qu'un enfant de moins de quinze ans puisse sortir la nuit. Faute de quoi, prévient-il, des drames comme celui de Louis se reproduiront dans six mois ou dans un an.

6. L'institution est-elle devenue maltraitante ?

C'est la question que pose frontalement l'article, avec sa variante plus dure encore : l'institution est-elle parfois plus dangereuse que les familles dysfonctionnelles dont sont issus les enfants protégés ?

Le paradoxe est d'abord budgétaire. L'aide sociale à l'enfance coûte plus de dix milliards d'euros par an aux départements, et le dispositif peine pourtant à garantir une protection effective.

Les parents de Louis ont eux-mêmes formulé la nuance dans un communiqué, en remerciant certains éducateurs du foyer de leur fils, « exemplaires de dévouement dans un système à la dérive ».

Lyes Loufok, membre du Conseil national de la protection de l'enfance, l'admet dans les termes d'un calcul de risque : « Aujourd'hui, la balance bénéfice-risque d'un placement en protection de l'enfance se pose. »

7. Un chiffre qui n'existe pas

Les incidents graves ne sont pas nouveaux dans le secteur — on les appelle pudiquement, en langage administratif, des événements indésirables graves. Mais, relève l'enquête, il n'existe aucun chiffre national permettant d'en mesurer l'ampleur ni la progression. C'est, écrit-elle, un impensé des politiques publiques.

« Il n'y a jamais eu de volonté politique pour chiffrer les violences en institution », déplore Michèle Créoff, juriste et ancienne présidente du Conseil national de la protection de l'enfance.

L'article ajoute la raison structurelle qui rend le comptage plus difficile encore : ceux que l'on appelait les « enfants de la DDASS » ne relèvent plus de l'État depuis 1983, mais des départements.

8. Trente mille professionnels manquants

Malgré cette absence de statistiques, les professionnels s'accordent à décrire une déliquescence inédite, minée par le manque de personnel : il manquerait aujourd'hui pas moins de trente mille professionnels, selon plusieurs rapports officiels.

Michèle Créoff en tire une mécanique, et elle la formule sans détour :

« Quand vous avez, dans un lieu collectif, des personnes vulnérables sous la responsabilité d'adultes en sous-nombre qui ne sont ni correctement formés ni réellement contrôlés, les incidents et parfois les drames sont inévitables. »

Elle appelle à un « plan Marshall » de la protection de l'enfance. Et elle souligne ce qui rend la situation plus insupportable encore : dans le même temps, les connaissances sur les besoins de l'enfant et le diagnostic des troubles ont beaucoup progressé. D'où un contraste saisissant. « Nous savons de mieux en mieux ce qu'il faudrait faire, et nous avons de moins en moins les moyens de le faire. Confrontés à ce paradoxe intenable, les professionnels sont plongés dans des dilemmes éthiques vertigineux. »

9. Les enfants, eux, sont plus nombreux

Pendant que les éducateurs manquent, le nombre d'enfants suivis augmente.

Enfants suivis par l'ASEprès de 400 000
Part placée en famille d'accueil, en foyer ou en hébergement57 %
Évolution du nombre de mesures en près de vingt ansmultiplié par 1,5, soit environ + 50 %
Coût annuel pour les départementsplus de 10 milliards d'euros
Professionnels manquantsenviron 30 000

Cette hausse est en partie liée à l'arrivée massive des mineurs étrangers isolés et non accompagnés, précise l'article — « mais pas seulement ».

Dans son rapport de commission d'enquête publié en avril 2025, la députée socialiste Isabelle Santiago qualifie l'État de « premier parent défaillant de France ».

10. La question qui hante une éducatrice

L'article donne alors longuement la parole à Lili — le prénom a été modifié —, éducatrice dans une maison d'enfants à caractère social en Normandie.

La question posée par l'enquête, elle se la pose elle-même : un enfant subit-il plus de dégâts à l'aide sociale à l'enfance que s'il était resté chez ses parents, même maltraitants ?

« C'est une question qui fait peur. C'est celle qu'on redoute tous de se poser. Moi, elle me hante depuis deux ans. »

Avant toute chose, pourtant, elle tient à rappeler que « l'ASE sauve des enfants ». Un principe qu'il ne faut pas oublier, note la journaliste, alors qu'un enfant meurt tous les cinq jours sous les coups de ses parents.

11. Un système maltraitant aussi pour ceux qui y travaillent

Lili est arrivée dans ce métier avec « l'humain au cœur » et s'est retrouvée écrasée par un système maltraitant, sans soutien de sa hiérarchie. Elle compare la situation au scandale de la maltraitance institutionnelle dans les Ehpad.

Dans son équipe, le directeur a fini par être licencié pour sa gestion catastrophique de l'établissement et pour harcèlement. Congés maladie, épuisement professionnel, démissions. Pour combler les effectifs, elle a travaillé avec toutes sortes de personnes faisant fonction d'éducateur, à qui l'on demandait seulement d'avoir « deux bras et deux jambes » : un marin-pêcheur, un boucher. « On a même eu un videur de discothèque recruté comme gardien de nuit. » Autant de gens sans aucune notion des fondamentaux du développement de l'enfant ni des troubles auxquels ils sont confrontés.

12. La discontinuité, premier obstacle

En deux ans, Lili a vu défiler une trentaine de collègues et huit chefs de service. Dans sa ville, les éducateurs ne sont même plus conviés aux audiences du juge des enfants, lassé de ce renouvellement permanent.

« On n'imagine pas ce que cela représente pour un enfant d'avoir un éducateur seulement pour deux semaines. Ils ne savent pas qui va leur faire le bisou du soir, ni qui sera là au petit matin. Pour les rendez-vous médicaux, c'est parfois l'enfant qui montre lui-même le chemin à l'adulte qui l'accompagne. »

Son constat rejoint celui de nombreux experts : le principal obstacle à un suivi réellement protecteur est l'absence de continuité dans la prise en charge, qui fait de la vie de ces enfants un terrain mouvant.

Le travail avec les familles en souffre également, alors qu'il est au cœur du métier. « Recréer un lien avec un parent pour permettre le retour de l'enfant dans sa famille quand c'est possible, cela ne se fait pas du jour au lendemain. Si les éducateurs changent toutes les semaines, c'est compliqué. Les projets à long terme ne peuvent pas exister dans ces conditions. »

Michèle Créoff en donne la traduction chiffrée : le projet pour l'enfant, le document qui permet de calibrer son parcours, n'est établi que pour 20 % des enfants placés, alors qu'il s'agit d'une obligation légale depuis 2007. Comme la plupart de ceux qui se sont penchés sur le sujet, elle juge prioritaire l'instauration d'« une véritable norme d'encadrement » dans les foyers, c'est-à-dire un nombre minimum d'éducateurs par enfant.

13. Des enfants dont le profil a changé

Le profil des enfants accueillis évolue lui aussi. Dans la maison où travaille Lili, ils ont entre quatre et treize ans et ont subi « d'énormes traumatismes ». « On n'est pas seulement sur des profils d'enfants maltraités ou négligés, mais sur de gros troubles du comportement, de l'opposition, de la violence, des handicaps. »

Comme Louis, atteint d'un trouble du déficit de l'attention avec hyperactivité, environ un quart des enfants suivis par l'ASE sont en situation de handicap, selon une enquête des fédérations Cnape et Unapei. « Le handicap est arrivé dans la protection de l'enfance : certains de ces enfants devraient être pris en charge en structures médico-éducatives, avec un éducateur par enfant », souligne l'éducatrice.

Elle décrit enfin ce que cela produit au quotidien : rentrer chez soi le soir « avec des bleus partout » après avoir géré de grosses crises, et devoir parfois « maintenir des enfants au sol pour qu'ils ne tapent pas les autres ». L'article note que c'est un sujet tabou, que les professionnels rechignent à évoquer.

14. Ce qui vient d'être obtenu

Si Lili a accepté de se confier, précise la journaliste, ce n'est pas pour enfoncer l'institution mais dans l'espoir que les choses changent.

Cette semaine-là, une demande ancienne du secteur a abouti : la loi garantissant un avocat à tous les enfants placés ou protégés dans le cadre d'une procédure d'assistance éducative a été définitivement adoptée.

Lyes Loufok y voit un basculement :

« C'est un véritable inversement du rapport de force en faveur des enfants de l'ASE. Cette évolution crée une pression supplémentaire sur les départements : au moindre faux pas, à la moindre négligence susceptible de provoquer une perte de chance, les contentieux vont s'intensifier. On passe ainsi d'enfants objets de procédure à des enfants pleinement sujets de droit. »

15. Le projet de loi du gouvernement

Le texte gouvernemental sur la protection des enfants, examiné à partir du 15 juillet, suscite en revanche peu d'enthousiasme. Il prévoit notamment de faciliter l'adoption simple, de renforcer le contrôle des antécédents judiciaires et de créer une « ordonnance de sûreté de l'enfant ».

Michèle Créoff le juge d'un mot : « un texte homéopathique ». Elle lui reproche trois manques précis. Il n'impose aucune norme d'encadrement. Il ne propose rien pour l'attractivité des métiers. Et il ne prévoit aucune sanction en cas de non-application de la loi, « alors qu'on sait bien que toutes les précédentes lois ne sont pas appliquées correctement ».

« On est très loin de la refondation attendue », juge de son côté Lyes Loufok, pour qui seule une recentralisation de l'aide sociale à l'enfance, au moins partielle, serait de nature à changer les choses.

L'article se clôt sur une question : la protection de l'enfance, une urgence chronique depuis vingt ans ?

16. L'encadré : la marche blanche de Narbonne

Solène Vary rend compte du rassemblement organisé le dimanche à Narbonne, à l'initiative de la famille maternelle de Louis, et baptisé « La dernière marche ». Selon la police, quatre mille cinq cents personnes y ont participé. Plusieurs personnalités politiques de la droite nationaliste s'y sont rendues, dont l'eurodéputée Marion Maréchal et le dirigeant de Reconquête, Éric Zemmour.

Une chanson écrite par Louis à l'adresse de sa mère a été diffusée devant la banderole, près du site où il a été passé à tabac : « Merci, Maman, de m'avoir donné l'envie, merci, Maman, de m'avoir sorti sous l'orage. » La foule l'a écoutée en silence, face à la mère de l'adolescent, très émue. À ses côtés se tenait sa tante, assistante parlementaire d'un député du Rassemblement national du Var, très présente sur les plateaux de télévision.

Vers onze heures et demie, Amandine C., la mère de Louis, a pris la parole en public pour la première fois. « Je n'ai pas envie de te dire au revoir, j'en suis incapable. » Elle a évoqué les premiers mois de son fils, puis son enfance : « Je n'étais pas préparée à l'enfant atypique que tu as été. Même si notre parcours a été difficile et compliqué, notre lien est indéfectible. » Elle a mentionné, la voix tremblante, ses « histoires à dormir debout », ses « questions intelligentes » et ses « câlins interminables ».

Alors que le placement de Louis et la nature de ses relations familiales font question, sa mère a affirmé être « au clair » avec leur histoire : chaque décision concernant son parcours, a-t-elle dit, avait été discutée « à cœur ouvert et sans mensonge », même si en grandissant il devenait « de plus en plus secret » pour la protéger ou ne pas la décevoir.

Le discours a ensuite pris un tour politique. Elle a dit ne plus vouloir entendre parler d'excuse de minorité :

« Ce n'est pas entendable que tes assassins ne fassent que huit ou dix ans de prison. Je me battrai pour qu'ils prennent tous trente ans de peine ferme, incompressible, définitive. Nous allons redonner tout le sens au mot “perpétuité”. »

La foule s'est mise à scander « Justice pour Louis ».

En résumé

Un adolescent de dix-sept ans placé en foyer meurt sous les coups, et trois de ses cinq agresseurs présumés relèvent de la même institution que lui : à partir de ce fait, Agnès Leclair démonte un système qui dépense plus de dix milliards d'euros par an, suit près de quatre cent mille enfants, et à qui il manque trente mille professionnels. Son enquête tient sur trois constats. Le premier est qu'on ne sait pas mesurer les violences qui s'y produisent, faute d'avoir jamais voulu les compter. Le deuxième est que le manque de personnel produit mécaniquement des drames : des adultes en sous-nombre, ni formés ni contrôlés, recrutés pour avoir « deux bras et deux jambes », et une rotation telle qu'un enfant ne sait pas qui lui fera le bisou du soir. Le troisième est que le droit existe mais ne s'applique pas — le projet pour l'enfant, obligatoire depuis 2007, n'est établi que pour un enfant placé sur cinq.

Deux mouvements contraires closent l'enquête. D'un côté une avancée réelle, l'adoption définitive de la loi garantissant un avocat à chaque enfant protégé, qui fait passer ces enfants du statut d'objets de procédure à celui de sujets de droit. De l'autre un projet de loi gouvernemental que les spécialistes interrogés qualifient d'homéopathique, sans norme d'encadrement, sans mesure pour l'attractivité des métiers et sans sanction en cas de non-application. Entre les deux, la question que l'éducatrice dit redouter depuis deux ans, et que l'article ne tranche pas : l'enfant est-il moins en danger chez ses parents maltraitants que dans l'institution censée l'en protéger ?

Cette note est un résumé rédigé pour Anti Slop. Elle ne reproduit pas le contenu original et ne s’y substitue pas : elle invite à s’y reporter.